Silence (2016) de Martin Scorsese

Trois ans après Le Loup de Wall Street, chef-d’œuvre brillamment excessif qui éleva la vulgarité au rang d’art, Martin Scorsese nous revient fort d’une inspiration renouvelée, avec cette histoire de missionnaires jésuites dans le Japon du XVIIème siècle, formidablement mise en images, revisitant au passage un thème cher au cinéaste et ce depuis le début de sa carrière : la crise de foi. Comment concilier sa foi religieuse avec la cruauté de ce monde ici-bas ? Telle est la question que se sont posée bon nombre de personnages scorsesiens, à commencer par Harvey Keitel dans Mean Streets, pour qui les sermons et les prières n’étaient pas plus que des mots, une routine qu’on exécute pour sauver les apparences et faire plaisir à la famille. Et que dire de ce Jésus incarné par Willem Dafoe dans La Dernière Tentation du Christ, sinon qu’il dérogeait quelque peu aux « Ecritures », provoquant la foudre de chrétiens intégristes  qui menacèrent alors de poser des bombes dans les cinémas qui commettraient l’ « outrage » de diffuser ce film. Ils n’ont, semble-t-il, guère apprécié le fait de voir Jésus faire un petit détour au lieu de mourir, descendant de sa croix après avoir crié « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », pour ensuite vivre une vie tout ce qu’il y a de plus profane, accompagné d’une femme avec qui il a des enfants. Scandale ! De là à menacer les spectateurs de se faire massacrer, c’est un peu excessif, mais pour les plus radicaux il n’y a qu’un pas. Toujours est-il que cela n’empêcha pas le cinéaste de continuer sa réflexion sur la foi et la spiritualité, notamment dans Kundun, qui évoquait le Dalaï-Lama, mais surtout avec ce film, Silence, qui lui permet de concrétiser un projet qui mit 28 ans à se concrétiser, c’est dire à quel point ce film lui est personnel.

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Quelques bonnes scènes (03)

La Grande Bouffe (1973) de Marco Ferreri

Après les fêtes, il me paraissait tout naturel de commencer par un extrait de La Grande Bouffe, film de tous les excès, à l’immoralité revendiquée, et dans lequel une bande d’amis aisés se retrouve pour un « séminaire culinaire » comme le dit Philippe Noiret, qui se prénomme Philippe dans le film, car tous les acteurs s’appellent par leur vrai prénom, ce qui est assez troublant vu le sujet du film, on finit par se demander s’il n’y a pas une part de vécu là-dedans. On assiste alors à ce qu’on peut appeler un suicide gastronomique. Comme le disait Michel Piccoli à Cannes face aux caméras « Il y a des gens qui meurent de faim, et d’autres, de trop manger ». Enfermés qu’ils sont dans un manoir, les différents personnages dépérissent peu à peu, la gastronomie cédant la place à des éruptions scatologiques de plus en plus dégoûtantes, tout cela s’accompagnant  de comportements de plus en plus régressifs, comme dans la scène suivante où Michel Piccoli parle comme un petit enfant qu’on bichonne, tandis que Philippe Noiret, en bon juriste soucieux de la langue, écoutez sa diction, corrige les erreurs d’expressions des autres personnages. Enfin, si vous ne connaissiez pas la « purée médicale », c’est le moment de prendre des notes pour les prochaines fêtes. En bonus, je n’ai pas pu m’empêcher de rajouter cette musique récurrente et désespérante qui nous hante bien après le visionnage, ainsi qu’une réaction culte d’une spectatrice d’un certain âge…

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Mulholland Drive (2001) de David Lynch

Quel beau défi que d’aborder ce monument déjà culte qu’est  Mulholland Drive. Pendant trois minutes je me suis retrouvé là devant ma page Word, vierge, comme une poule face à un interrupteur, me demandant comment je vais attaquer le bébé. Car comment ne pas être perturbé face à un tel film, si mystérieux, si audacieux, mais pourtant si typique de son créateur, David Lynch, qui poussa l’étrangeté à un point rarement atteint. Egaré entre rêve et réalité, entre faux-semblants et retour du refoulé, le film semble explorer l’âme humaine et ses tourments, celle d’un personnage en particulier.

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2001 : l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick

Là on est censé citer la fameuse phrase de Pascal, véritable tarte à la crème quand il s’agit de parler de ce film, lisez quelques autres critiques et vous verrez, même s’il faut reconnaître qu’elle illustre parfaitement le travail de Kubrick, qui a su filmer à merveille le mystère et le silence, donc vous m’excuserez de céder à la tentation de la citation, alors la phrase la voilà : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Bon plus sérieusement, que dire de ce film, sinon qu’il est l’un des plus fascinants et intrigants de toute l’histoire du cinéma. J’aurais aimé le découvrir à l’époque de sa sortie afin de ressentir le choc qu’avaient ressenti les cinéphiles de l’époque, comme le grand critique Michel Ciment qui, au début de son beau et brillant ouvrage sur Kubrick, exprimait l’état de sidération qui était le sien après avoir vu ce film, déambulant dans les rues de Londres, encore un peu dans les vapes. Car ce film stimule nos sens dès les premières images, avec un fond noir – couleur dominante de l’Univers – qui dure plusieurs minutes sur une musique, mystérieuse tout d’abord, puis de plus en plus inquiétante. Enfin, Kubrick, tel un Dieu créateur, finit par proclamer l’avènement de la lumière, et ce de la manière la plus majestueuse, avec cet alignement des astres, d’une symétrie parfaite. Bref cette scène inaugure le côté très rationnel du film et le cinéaste, perfectionniste obsessionnel, semble avoir voulu atteindre l’absolu, et le comble dans cette affaire, c’est qu’il n’a pas été loin d’y parvenir, tant le film est harmonieux et contemplatif.

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Quelques bonnes scènes (02)

No Country for Old Men (2007) de Joel et Ethan Coen

Une scène glaçante où l’on voit un texan lambda (l’excellent Josh Brolin), qui aime chasser dans le désert, revenir sur le lieu ou il a découvert, plus tôt dans la journée et par hasard, les restes d’un deal de drogue qui a mal tourné : des cadavres et des véhicules criblés de balles jonchent le sable du désert. Avant de revenir sur le lieu du massacre, il avait vaguement prévenu sa compagne en lui disant : « je sais que c’est une connerie monumentale mais je vais quand même la faire ». Il ne pouvait pas mieux dire, surtout quand on voit les premières secondes de la scène qui suit, où les dealers prennent le soin de crever les pneus de son 4×4 avant de descendre sur le lieu du massacre. En plus c’est une scène très soignée formellement, avec le jour qui se lève progressivement.

 

Hana-Bi (1997) de Takeshi Kitano

Avec cette scène, on a un aperçu de la mécanique que Kitano déploie dans tous ses films : des moments calmes voire contemplatifs prennent brutalement fin par l’irruption d’une violence parfois extrême. Cette mécanique était déjà présente dans d’autres films asiatiques de la seconde moitié du XXème siècle, dont Tarantino a pu s’inspirer pour Continuer la lecture de Quelques bonnes scènes (02)

Quelques bonnes scènes (01)

Mammuth (2010) de Gustave Kervern et Benoît Delépine

Après avoir vu ça, on ne peut plus s’empêcher d’y penser à chaque fois que l’on passe devant un étal de boucher. Depardieu, qui excelle quand il s’agit de pousser une gueulante, est pour une fois sur la défensive, face au cynisme ambiant nourri par la crise économique. Sujet dont Kervern (qui joue le boucher) et Delépine se nourrissent dans leurs films, dans lesquels ils dépeignent en général des personnages hauts en couleur, pas vraiment favorisés par la vie, mais qui persistent à chercher un sens à leur vie, le tout avec de sacrées performances d’acteur, allant jusqu’à révéler le potentiel comique de… Michel Houellebecq, dans Near Death Experience. Dans cette scène on frôle limite le burlesque, surtout quand on voit Kervern et Depardieu s’éloigner tout en s’insultant, en plus c’est joué avec une telle spontanéité.

Crimes et Délits (1989) de Woody Allen

Une scène issue d’un des plus grands chefs-d’œuvre de Woody Allen, où celui-ci joue un personnage un peu fauché qui Continuer la lecture de Quelques bonnes scènes (01)

Les Nerfs à vif (1991) de Martin Scorsese

Comment garder les nerfs solides quand un taré sorti de prison s’est mis en tête de nous faire payer nos erreurs passées, en nous harcelant jour et nuit ? Voilà un défi de taille auquel un avocat bien installé est soumis, dans un thriller assez réussi, avec un suspense qui va crescendo, rythmé par l’énergie que Scorsese sait si bien insuffler à ses films, avec un montage savamment exécuté et une caméra plus ou moins mouvante selon le degré de tension qu’atteignent les scènes. Il n’hésite pas dans le dernier tiers du film à prendre des libertés et à tourner la caméra dans tous les sens. L’ensemble est accompagné d’une musique majestueuse qui annoncerait presque l’arrivé de l’Antéchrist en la personne de Max Cady, joué par Robert De Niro. Ce n’est pas un des meilleurs films de Scorsese mais il mérite néanmoins le détour, ne serait-ce que pour l’interprétation de Robert De Niro, qui incarne ici un violeur-tueur sortant de quatorze années de prison. Il harcèle alors son ancien avocat qu’il accuse de ne pas l’avoir assez défendu. Il soupçonne même celui-ci de l’avoir au contraire enfoncé, en décidant unilatéralement de mettre sous le tapis des preuves qui auraient pu réduire la condamnation de son client.

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Aguirre, la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog

Ce film exceptionnel de Werner Herzog est le récit d’un lent désastre, qui s’étend sur deux mois. C’est l’histoire d’une entreprise ambitieuse, tellement ambitieuse qu’elle court au fiasco le plus total. Nous sommes au Pérou dans les années 1560, les conquistadores menés par Gonzalo Pizarro sont alors aux prises avec une nature hostile et à des Amérindiens qui le sont tout autant. Le début du film annonce d’emblée la couleur et nous laisse déjà entrevoir les difficultés et le bourbier dans lesquels ces hommes vont se fourrer : les conquistadores et des amérindiens réduits en esclavages, qui tombent comme des mouches du fait des maladies, descendent un chemin très escarpé et dangereux qui descend le long de la cordillère des Andes. Un plan saisit la chute malencontreuse d’une cage, qui s’écrase sur les rochers, un peu à la manière des conquistadores qui, une fois dans la vallée, vont vite déchanter. La brume des hauteurs laisse la place à la boue et à une végétation luxuriante, qui vont vite transformer cette procession en véritable chemin de croix.

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Le Fils de Saul (2015) de László Nemes

Auschwitz – Birkenau, octobre 1944. C’est au cœur de la machine de mort hitlérienne que se déroule Le Fils de Saul, premier long métrage du hongrois László Nemes, un film à l’ambiance particulièrement poisseuse, tourmentant l’esprit bien au-delà du visionnage.

La caméra de László Nemes saisit l’horreur au plus près des chambres à gaz, où les sonderkommandos – des prisonniers bénéficiant d’un statut et d’un traitement à part – assistent les SS dans la mise en œuvre de la Solution finale. Le jeune Saul est l’un d’entre eux. Son visage pâle et fatigué, ses yeux cernés et son regard rempli de peur contenue témoignent de la certitude de ce dernier quant à son sort final, du calvaire vécu et de l’effroi face à la vision de quelque chose d’indicible.

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