Two Lovers (2008) de James Gray

Voici un des meilleurs drames sentimentaux de cette dernière décennie, excellent film d’un des cinéastes américains les plus intéressants du moment, d’ailleurs tous ses films sont réussis, excepté The Yards (2000) qui est plutôt bon mais un poil en dessous. Ici, James Gray prend un virage à 180°, délaissant les histoires sombres et sanguinolentes sur fond de magouilles familiales pour mieux se tourner vers un thème où on ne l’attendait pas, utilisant un procédé scénaristique remontant à la nuit des temps, au risque de paraître éculé. En effet, quoi de mieux qu’un triangle amoureux pour exprimer la difficulté contemporaine à faire des choix sentimentaux et, partant, des choix de vie, bien que le film soit plutôt tourné vers un cas particulier (pour mieux aller vers l’universel ?), vers cet intimisme familial qu’affectionne James Gray de par ses origines personnelles et son goût pour les grands maîtres du Nouvel Hollywood, en particulier Coppola et sa trilogie du Parrain.

Joaquin Phoenix

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Je vous salue, Marie (1984) de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville

Dans mon précédent article, à propos du Redoutable (2017) de Michel Hazanavicius, on avait quitté Godard sur ses expérimentations artistico-militantes à tendances maoïstes au cours des années 1970. Ici, avec Je vous salue, Marie, on le retrouve en plein milieu des années 1980, décennie qui marqua son grand retour « dans le cinéma qui sort dans les salles », pour reprendre ses mots. Cette rupture avec le cinéma militant ne signifiait pas pour autant son éloignement des thématiques sociales car celles-ci ont continué d’irriguer son cinéma, sous d’autres formes, toujours avec cette idée de mettre au jour, de manière plus ou moins métaphorique, les tendances lourdes qui traversent nos sociétés modernes.

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Quelques bonnes scènes (04)

Le Fantôme de la liberté (1974) de Luis Buñuel

Pour commencer, une scène issue d’un des derniers films de Buñuel. A cette époque le cinéaste enchaînait les films avec ce ton décalé et particulièrement corrosif que l’on retrouve dans cet extrait. Une fois de plus, c’est à une certaine bourgeoisie qu’il s’attaque, celle des années Pompidou-Giscard, en poussant jusqu’au ridicule ses petites manies, tout en parvenant, malgré tout, à rendre ses personnages intéressants et plus ou moins attachants. Pour exprimer toutes ces subtilités, les films du maître se devaient d’être servis par d’excellents acteurs. Il suffit de voir dans cet extrait à quel point Jean-Claude Brialy excelle avec sa tête des mauvais jours. Du reste, comme à son habitude, le cinéaste aime à piéger les spectateurs de la même manière qu’il piège ses personnages avec ces histoires quelque peu farfelues, d’un surréalisme parfaitement calibré.

 

Le Goût de la cerise (1997) d’Abbas Kiarostami

Un an après la mort du plus grand cinéaste iranien, il me semblait bon de revenir sur un de ses meilleurs films. Continuer la lecture de Quelques bonnes scènes (04)

Tokyo Sonata (2008) de Kiyoshi Kurosawa

Rien ne va plus au Japon, tout est en crise, tout fout le camp : familles, individus, société, « c’est la déglingue » comme dirait Luchini, autant dire tout de suite que ce drame familial a de quoi nous filer le bourdon. On assiste à la lente désintégration d’une famille, dans une société bien particulière, celle du Japon, dont personne n’ignore qu’elle demeure une société conservatrice, pour ne pas dire étouffante, élevant à un point sensible les sentiments de honte et de culpabilité chez les individus, le cinéaste ne se prive pas de le montrer, d’une manière assez féroce le plus souvent. Il n’y a plus de samouraïs, mais le culte de l’honneur demeure, si bien que, après avoir été licenciés, les pères de familles s’abandonnent à toutes les bassesses afin de cacher la perte de leur statut à leurs enfants et à leurs femmes, cantonnées au foyer. L’autorité paternelle se fissure de toutes parts et n’est plus qu’une fiction, que les pères se tuent à maintenir coûte que coûte, honneur oblige. Pour les moins courageux, pour ceux qui ne veulent pas se plier aux injonctions sociales, c’est la réclusion – voyez l’ampleur du phénomène des « hikikomoris », ces ados et jeunes adultes qui vivent des mois durant enfermés dans leur chambre – voire le suicide, certains vont même jusqu’à présenter cette dernière solution comme étant un trait culturel typiquement japonais.

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Le Parrain (1972, 1974, 1990) de Francis Ford Coppola

Cette trilogie, ce bloc de marbre finement ciselé mérite une place de choix dans l’histoire du cinéma, au vu de sa profondeur et de sa richesse dramatiques. Ce sont des films longs mais équilibrés, on n’a pas affaire à de grands films malades qui pètent plus haut que leur derrière. Et avoir réussi cela pour les trois opus relève du coup de maître. Car on revient de loin. Coppola dut batailler avec les producteurs afin d’imposer sa propre vision du premier volet de la trilogie, adapté du roman homonyme à succès de Mario Puzo, qui participa aux scénarios des trois films. Le résultat ? Un triomphe commercial, qui rapporta un million de dollars par jour le premier mois d’exploitation. Le deuxième volet fut une commande de la Paramount, qui voulut surfer sur ce succès. Les deux films ont chacun obtenu l’oscar du meilleur film. Marlon Brando et Robert de Niro ont, quant à eux, été récompensés pour leur prestation. Pour ce qui est du troisième volet, Coppola a avoué n’avoir accepté de le faire que pour le fric, afin d’éponger les quelque 12 millions de dollars de dettes qu’il avait cumulés suite à ses échecs commerciaux des années 1980. Mais n’empêche quelle conclusion ! Bien que le film soit un poil moins réussi que les deux premiers.

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Julieta, Café Society, Ma Loute : trois films sur les marches cannoises

Julieta (2016) de Pedro Almodóvar

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Un très beau film, Almodóvar revient à une veine plus sombre et dramatique, un peu dans la lignée d’Etreintes brisées, délaissant l’humour et l’exubérance qui pouvaient caractériser certains de ses précédents films, notamment son dernier, Les Amants passagers, où il avait poussé assez loin le curseur dans le registre mœurs libérées. Dans Julieta, on en revient à l’épure, mais sans que cela soit austère, nous ne sommes pas noyés sous une musique trop envahissante car dans ce film, elle soutient très justement cette histoire d’une femme voyant le temps et les générations qui passent, certains êtres chers disparaissent, et puis cela se renouvelle, on refait sa vie avec d’autres, avec une rapidité et une facilité qui pourraient presque relever du cynisme. Néanmoins, et c’est là que le film parvient à Continuer la lecture de Julieta, Café Society, Ma Loute : trois films sur les marches cannoises

Les Nerfs à vif (1991) de Martin Scorsese

Comment garder les nerfs solides quand un taré sorti de prison s’est mis en tête de nous faire payer nos erreurs passées, en nous harcelant jour et nuit ? Voilà un défi de taille auquel un avocat bien installé est soumis, dans un thriller assez réussi, avec un suspense qui va crescendo, rythmé par l’énergie que Scorsese sait si bien insuffler à ses films, avec un montage savamment exécuté et une caméra plus ou moins mouvante selon le degré de tension qu’atteignent les scènes. Il n’hésite pas dans le dernier tiers du film à prendre des libertés et à tourner la caméra dans tous les sens. L’ensemble est accompagné d’une musique majestueuse qui annoncerait presque l’arrivé de l’Antéchrist en la personne de Max Cady, joué par Robert De Niro. Ce n’est pas un des meilleurs films de Scorsese mais il mérite néanmoins le détour, ne serait-ce que pour l’interprétation de Robert De Niro, qui incarne ici un violeur-tueur sortant de quatorze années de prison. Il harcèle alors son ancien avocat qu’il accuse de ne pas l’avoir assez défendu. Il soupçonne même celui-ci de l’avoir au contraire enfoncé, en décidant unilatéralement de mettre sous le tapis des preuves qui auraient pu réduire la condamnation de son client.

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Au-delà des montagnes (2015) de Jia Zhang-Ke

Dans ce film, Jia Zhang-Ke poursuit sa réflexion sur les mutations que connaît la Chine contemporaine, et leurs conséquences sur la société. Il y a un peu plus de deux ans sortait son précédent film, A Touch of Sin, qui dépeignait de manière décapante le parcours de plusieurs individus, chacun dans une province différente, et qui se révoltaient de manière plus ou moins éclatante et sanglante face aux travers d’une société qui a connu, en très peu de temps, d’immenses bouleversements. Ce film avait été remarqué  à sa sortie, et son propos était tellement explosif qu’il fut censuré par les autorités chinoises. Ce qui n’a pas pour autant empêché Jia Zhang-Ke de voir son film suivant, plus consensuel, projeté dans les salles obscures chinoises, où il a même connu un certain succès. D’une certaine manière, un peu à la manière d’un Jafar Panahi en Iran, la notoriété grandissante de Jia Zhang-Ke lui permet de se protéger davantage, de devenir progressivement une sorte d’intouchable, il sera alors de plus en plus en difficile de lui porter atteinte sans provoquer une levée de boucliers dans les milieux culturels.

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Dancer in the Dark (2000) de Lars von Trier

L’enfer c’est les autres, voilà qui peut résumer, en très peu de mots, Dancer in the Dark. Film dans lequel un personnage atypique doit faire face à la société, qui finit par le rejeter et le broyer, comme le personnage principal de Breaking the waves (1996) dont les mœurs ne cadraient pas avec le puritanisme écossais, ou bien comme les hurluberlus des Idiots (1998), gens à la base parfaitement sensés et éduqués, qui pourtant décident délibérément de se comporter comme des malades mentaux, pour mieux cracher à la figure de cette société qui ne prend pas en compte leur particularité.  Lars von Trier tourna Dancer in the Dark deux ans après ce dernier film, qui suivait à la lettre les dix commandements du Dogme95, un manifeste qui prônait un retour à une pureté cinématographique, éloignée des artifices du cinéma commercial, et dont le cinéaste était l’un des artisans avec Thomas Vinterberg qui lui, réalisa l’excellent Festen (1998). Dancer in the Dark s’éloigne de ce manifeste bien qu’il en garde certains éléments, notamment le côté naturaliste, accentué par les mouvements de l’image dus à la prise de vues caméra à l’épaule, élément que l’on retrouve dans tous ses films suivants. Ces derniers n’ont fait que confirmer les talents de Lars von Trier, qui mérite d’être qualifié de très grand cinéaste, notamment au vu de ses derniers films, à commencer par Antichrist, bien plus subtil qu’il n’y paraît et bien meilleur que ce que beaucoup en disent, avec des avis le plus souvent biaisés par un blocage moral, qui est néanmoins compréhensible du fait de la noirceur du film. Ce dernier puis le très beau Melancholia ont été nourris par l’expérience dépressive de Lars von Trier qui ne fait qu’alors faire ce que nombre de grands artistes font : sublimer leurs tourments et leurs horreurs en créant des œuvres singulières. Ces impressions de jaillissement d’une émotion vraie, que ce soit la culpabilité, le sentiment de ne pas être en phase avec le monde, l’incompréhension dont témoigne autrui, se retrouvent dans la première partie du diptyque Nymphomaniac, la plus réussie des deux, avec une Charlotte Gainsbourg, muse du cinéaste, qui traduit admirablement ces sentiments, dans un film bien plus touchant et émouvant que provocant.

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Mia Madre (2015) de Nanni Moretti

Après Habemus Papam, Nanni Moretti retourne à une veine plus intimiste avec Mia madre, un film très sobre et empreint d’un certain classicisme, qui peut faire penser à certains films de Clint Eastwood dans lesquels ce dernier se concentrait en particulier sur les sentiments et relations entre les personnages. Car Nanni Moretti aime les personnages de son film et cela se voit, il nous montre avec beaucoup de subtilité et de sensibilité la manière dont un frère et une sœur reçoivent et endurent la nouvelle de la mort prochaine de leur mère.

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L’autre réussite de ce film est cette formidable réflexion de Nanni Moretti, à travers le personnage joué par Margherita Buy, sur le travail de cinéaste, qui est bien évidemment influencé par les expériences et les drames traversés par le cinéaste, qu’ils soient collectifs, avec notamment le sujet du tournage mené par la cinéaste et qui n’est autre qu’un constat de l’impact de la crise économique sur le tissu industriel italien, ou bien personnels, avec la perte d’un parent. Ce dernier sujet n’a pas été choisi par hasard puisque Nanni Moretti a perdu sa mère durant le montage d’Habemus papam. Selon ses dires, l’idée de faire un film à partir de ce drame personnel lui est venue très rapidement à l’esprit. Pour lui, l’émotion joue le plus souvent un rôle d’impulsion première dans son activité créatrice.

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