Série noire (1979) d’Alain Corneau

Dès le générique le ton est donné : un film adapté d’un roman de la collection « Série noire » intitulé Des cliques et des cloaques (1967). Si l’on voulait décrire ce film en peu de mots, cette seule mention suffirait.

Voyez le programme : des histoires de pognon, des personnages dans la dèche, des taudis – partout – une salle de sport pour délinquants minables qui tentent de s’en sortir par des combines tout aussi minables. La pluie, la boue, et le froid achèvent le tableau, avec un temps à rentrer les épaules au fond de son trench. Une ambiance qui n’est pas sans rappeler celle des films de Jean-Pierre Melville, tel Le Cercle rouge (1970), avec ces cavales boueuses et hivernales au fin fond de la Bourgogne. Cette atmosphère, les dialogues de Perec, et un des meilleurs acteurs de sa génération pour les incarner. Tout concourait à faire de ce film un des plus marquants de la décennie 1970.

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Je vous salue, Marie (1984) de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville

Dans mon précédent article, à propos du Redoutable (2017) de Michel Hazanavicius, on avait quitté Godard sur ses expérimentations artistico-militantes à tendances maoïstes au cours des années 1970. Ici, avec Je vous salue, Marie, on le retrouve en plein milieu des années 1980, décennie qui marqua son grand retour « dans le cinéma qui sort dans les salles », pour reprendre ses mots. Cette rupture avec le cinéma militant ne signifiait pas pour autant son éloignement des thématiques sociales car celles-ci ont continué d’irriguer son cinéma, sous d’autres formes, toujours avec cette idée de mettre au jour, de manière plus ou moins métaphorique, les tendances lourdes qui traversent nos sociétés modernes.

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Le Redoutable (2017) de Michel Hazanavicius

S’il y a bien une chose dont on peut être à peu près sûr à propos de ce film, c’est que Jean-Luc Godard n’ira sûrement pas le voir. Et même s’il le voyait, il ne l’aimerait pas. Ses interviews, en particulier celle qu’il a accordée à Patrick Cohen en 2014, témoignent de son exigence légendaire, allant même jusqu’à renier ses propres films, en particulier ceux que la plupart des gens considèrent comme ses meilleurs. Cette franchise un peu brutale, qui lui valut une brouille avec François Truffaut, dont il n’aimait pas les films, est parfaitement retranscrite à travers le jeu très convaincant de Louis Garrel, qui dut sacrifier sa belle crinière et adopter un petit zozotement afin de se rapprocher de cette voix si singulière, reconnaissable entre toutes, et assez attachante au final comme vous pourrez l’entendre dans deux vidéos plus bas. En effet, pour incarner ce personnage il était difficile de trouver mieux que Louis Garrel, qui en est à son troisième rôle de soixante-huitard après Innocents – The Dreamers de Bernardo Bertolucci et Les Amants réguliers réalisé par son soixante-huitard de père, Philippe Garrel. Ce film n’a rien d’un biopic traditionnel, et de toute manière les grands réalisateurs de notre temps on parfaitement compris que l’on ne pouvait plus faire de biopics chronologiques à l’ancienne, le genre que Hollywood produit à la pelle, il n’y a qu’à voir le Barbara de Mathieu Amalric qui, dans un style plus ou moins déstructuré, privilégie le poétique et l’envoûtant afin qu’une espèce de grâce se dégage de l’ensemble, plutôt que d’être un peu trop tatillon sur l’exactitude historique.

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Quelques bonnes scènes (04)

Le Fantôme de la liberté (1974) de Luis Buñuel

Pour commencer, une scène issue d’un des derniers films de Buñuel. A cette époque le cinéaste enchaînait les films avec ce ton décalé et particulièrement corrosif que l’on retrouve dans cet extrait. Une fois de plus, c’est à une certaine bourgeoisie qu’il s’attaque, celle des années Pompidou-Giscard, en poussant jusqu’au ridicule ses petites manies, tout en parvenant, malgré tout, à rendre ses personnages intéressants et plus ou moins attachants. Pour exprimer toutes ces subtilités, les films du maître se devaient d’être servis par d’excellents acteurs. Il suffit de voir dans cet extrait à quel point Jean-Claude Brialy excelle avec sa tête des mauvais jours. Du reste, comme à son habitude, le cinéaste aime à piéger les spectateurs de la même manière qu’il piège ses personnages avec ces histoires quelque peu farfelues, d’un surréalisme parfaitement calibré.

 

Le Goût de la cerise (1997) d’Abbas Kiarostami

Un an après la mort du plus grand cinéaste iranien, il me semblait bon de revenir sur un de ses meilleurs films. Continuer la lecture de Quelques bonnes scènes (04)

Mulholland Drive (2001) de David Lynch

Quel beau défi que d’aborder ce monument déjà culte qu’est  Mulholland Drive. Pendant trois minutes je me suis retrouvé là devant ma page Word, vierge, comme une poule face à un interrupteur, me demandant comment je vais attaquer le bébé. Car comment ne pas être perturbé face à un tel film, si mystérieux, si audacieux, mais pourtant si typique de son créateur, David Lynch, qui poussa l’étrangeté à un point rarement atteint. Egaré entre rêve et réalité, entre faux-semblants et retour du refoulé, le film semble explorer l’âme humaine et ses tourments, celle d’un personnage en particulier.

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Tokyo Sonata (2008) de Kiyoshi Kurosawa

Rien ne va plus au Japon, tout est en crise, tout fout le camp : familles, individus, société, « c’est la déglingue » comme dirait Luchini, autant dire tout de suite que ce drame familial a de quoi nous filer le bourdon. On assiste à la lente désintégration d’une famille, dans une société bien particulière, celle du Japon, dont personne n’ignore qu’elle demeure une société conservatrice, pour ne pas dire étouffante, élevant à un point sensible les sentiments de honte et de culpabilité chez les individus, le cinéaste ne se prive pas de le montrer, d’une manière assez féroce le plus souvent. Il n’y a plus de samouraïs, mais le culte de l’honneur demeure, si bien que, après avoir été licenciés, les pères de familles s’abandonnent à toutes les bassesses afin de cacher la perte de leur statut à leurs enfants et à leurs femmes, cantonnées au foyer. L’autorité paternelle se fissure de toutes parts et n’est plus qu’une fiction, que les pères se tuent à maintenir coûte que coûte, honneur oblige. Pour les moins courageux, pour ceux qui ne veulent pas se plier aux injonctions sociales, c’est la réclusion – voyez l’ampleur du phénomène des « hikikomoris », ces ados et jeunes adultes qui vivent des mois durant enfermés dans leur chambre – voire le suicide, certains vont même jusqu’à présenter cette dernière solution comme étant un trait culturel typiquement japonais.

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Van Gogh (1991) de Maurice Pialat

Ce très beau film met en scène les dernières semaines de la vie de Vincent van Gogh, que Jacques Dutronc incarne à la perfection. Ce dernier a su donner du souffle et de l’intensité à sa prestation, ce qui était loin d’être gagné pour un rôle pareil. En outre, on sent que Pialat a mis un point d’honneur à restituer de la manière la plus sobre et réaliste l’atmosphère de l’époque, celle de ce monde rural à la temporalité si particulière, éloigné de l’agitation de la capitale et des grandes villes en cours d’industrialisation, mais encore hanté par le souvenir du désastre de 1870-71. Par moments, le cinéaste nous gâte avec de véritables plans-tableaux, avec le vent chaud de l’été soufflant sur les blés mûrs, puis Van Gogh que l’on voit avec son matériel au milieu de ce paysage, maniant son couteau et ses pinceaux avec assurance, peignant avec de généreuses couches de peinture, ajoutant ici et là un peu de couleur, dans sa quête angoissée pour exprimer toute la passion et le talent qu’il porte en lui.

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Quelques bonnes scènes (02)

No Country for Old Men (2007) de Joel et Ethan Coen

Une scène glaçante où l’on voit un texan lambda (l’excellent Josh Brolin), qui aime chasser dans le désert, revenir sur le lieu ou il a découvert, plus tôt dans la journée et par hasard, les restes d’un deal de drogue qui a mal tourné : des cadavres et des véhicules criblés de balles jonchent le sable du désert. Avant de revenir sur le lieu du massacre, il avait vaguement prévenu sa compagne en lui disant : « je sais que c’est une connerie monumentale mais je vais quand même la faire ». Il ne pouvait pas mieux dire, surtout quand on voit les premières secondes de la scène qui suit, où les dealers prennent le soin de crever les pneus de son 4×4 avant de descendre sur le lieu du massacre. En plus c’est une scène très soignée formellement, avec le jour qui se lève progressivement.

 

Hana-Bi (1997) de Takeshi Kitano

Avec cette scène, on a un aperçu de la mécanique que Kitano déploie dans tous ses films : des moments calmes voire contemplatifs prennent brutalement fin par l’irruption d’une violence parfois extrême. Cette mécanique était déjà présente dans d’autres films asiatiques de la seconde moitié du XXème siècle, dont Tarantino a pu s’inspirer pour Continuer la lecture de Quelques bonnes scènes (02)

Julieta, Café Society, Ma Loute : trois films sur les marches cannoises

Julieta (2016) de Pedro Almodóvar

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Un très beau film, Almodóvar revient à une veine plus sombre et dramatique, un peu dans la lignée d’Etreintes brisées, délaissant l’humour et l’exubérance qui pouvaient caractériser certains de ses précédents films, notamment son dernier, Les Amants passagers, où il avait poussé assez loin le curseur dans le registre mœurs libérées. Dans Julieta, on en revient à l’épure, mais sans que cela soit austère, nous ne sommes pas noyés sous une musique trop envahissante car dans ce film, elle soutient très justement cette histoire d’une femme voyant le temps et les générations qui passent, certains êtres chers disparaissent, et puis cela se renouvelle, on refait sa vie avec d’autres, avec une rapidité et une facilité qui pourraient presque relever du cynisme. Néanmoins, et c’est là que le film parvient à Continuer la lecture de Julieta, Café Society, Ma Loute : trois films sur les marches cannoises

Au-delà des montagnes (2015) de Jia Zhang-Ke

Dans ce film, Jia Zhang-Ke poursuit sa réflexion sur les mutations que connaît la Chine contemporaine, et leurs conséquences sur la société. Il y a un peu plus de deux ans sortait son précédent film, A Touch of Sin, qui dépeignait de manière décapante le parcours de plusieurs individus, chacun dans une province différente, et qui se révoltaient de manière plus ou moins éclatante et sanglante face aux travers d’une société qui a connu, en très peu de temps, d’immenses bouleversements. Ce film avait été remarqué  à sa sortie, et son propos était tellement explosif qu’il fut censuré par les autorités chinoises. Ce qui n’a pas pour autant empêché Jia Zhang-Ke de voir son film suivant, plus consensuel, projeté dans les salles obscures chinoises, où il a même connu un certain succès. D’une certaine manière, un peu à la manière d’un Jafar Panahi en Iran, la notoriété grandissante de Jia Zhang-Ke lui permet de se protéger davantage, de devenir progressivement une sorte d’intouchable, il sera alors de plus en plus en difficile de lui porter atteinte sans provoquer une levée de boucliers dans les milieux culturels.

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