Quelques bonnes scènes (03)

La Grande Bouffe (1973) de Marco Ferreri

Après les fêtes, il me paraissait tout naturel de commencer par un extrait de La Grande Bouffe, film de tous les excès, à l’immoralité revendiquée, et dans lequel une bande d’amis aisés se retrouve pour un « séminaire culinaire » comme le dit Philippe Noiret, qui se prénomme Philippe dans le film, car tous les acteurs s’appellent par leur vrai prénom, ce qui est assez troublant vu le sujet du film, on finit par se demander s’il n’y a pas une part de vécu là-dedans. On assiste alors à ce qu’on peut appeler un suicide gastronomique. Comme le disait Michel Piccoli à Cannes face aux caméras « Il y a des gens qui meurent de faim, et d’autres, de trop manger ». Enfermés qu’ils sont dans un manoir, les différents personnages dépérissent peu à peu, la gastronomie cédant la place à des éruptions scatologiques de plus en plus dégoûtantes, tout cela s’accompagnant  de comportements de plus en plus régressifs, comme dans la scène suivante où Michel Piccoli parle comme un petit enfant qu’on bichonne, tandis que Philippe Noiret, en bon juriste soucieux de la langue, écoutez sa diction, corrige les erreurs d’expressions des autres personnages. Enfin, si vous ne connaissiez pas la « purée médicale », c’est le moment de prendre des notes pour les prochaines fêtes. En bonus, je n’ai pas pu m’empêcher de rajouter cette musique récurrente et désespérante qui nous hante bien après le visionnage, ainsi qu’une réaction culte d’une spectatrice d’un certain âge : scène ; musique ; vidéo

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Mulholland Drive (2001) de David Lynch

Quel beau défi que d’aborder ce monument déjà culte qu’est Mulholland Drive. Pendant trois minutes je me suis retrouvé là devant ma page Word, vierge, comme une poule face à un interrupteur, me demandant comment je vais attaquer le bébé. Car comment ne pas être perturbé face à un tel film, si mystérieux, si audacieux, mais pourtant si typique de son créateur, David Lynch, qui poussa l’étrangeté à un point rarement atteint. Egaré entre rêve et réalité, entre faux-semblants et retour du refoulé, le film semble explorer l’âme humaine et ses tourments, celle d’un personnage en particulier.

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Tokyo Sonata (2008) de Kiyoshi Kurosawa

Rien ne va plus au Japon, tout est en crise, tout fout le camp : familles, individus, société, « c’est la déglingue » comme dirait Luchini. Autant dire tout de suite que ce drame familial a de quoi nous filer le bourdon. On assiste ici à la lente désintégration d’une famille, dans une société bien particulière, celle du Japon, dont personne ignore qu’elle demeure une société conservatrice, pour ne pas dire étouffante, élevant à un point sensible les sentiments de honte et de culpabilité chez les individus, le cinéaste ne se prive pas de le montrer, d’une manière assez féroce le plus souvent. Il n’y a plus de samouraïs, mais le culte de l’honneur demeure, si bien que, après avoir été licenciés, les pères de familles s’abandonnent à toutes les bassesses afin de cacher la perte de leur statut à leurs enfants et à leurs femmes, cantonnées au foyer. L’autorité paternelle se fissure de toutes parts et n’est plus qu’une fiction, que les pères se tuent à maintenir coûte que coûte, honneur oblige. Pour les moins courageux, pour ceux qui ne veulent pas se plier aux injonctions sociales, c’est la réclusion – voyez l’ampleur du phénomène des « hikikomoris », ces ados et jeunes adultes qui vivent des mois durant enfermés dans leur chambre – voire le suicide. Certains vont même jusqu’à présenter cette dernière solution comme étant un trait culturel typiquement japonais.

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L’artisanat du cinéphile

Dans un précédent article, je critiquais un livre analysant les pratiques des cinéphiles, sujet que je souhaite prolonger dans ce nouveau billet.

Avant de se fabriquer des souvenirs en voyant des films, les cinéphiles rivalisent d’ingéniosité quand il s’agit de dénicher des perles et de voir celles-ci dans de bonnes conditions. Pour partir sur de bonnes bases, entendons-nous bien : pour un cinéphile, le cinéma est une religion, avec ses temples, ses rituels et tout ce qui va avec. C’est le quatrième monothéisme. Bien évidemment, dans ce genre de dévotion, la pureté n’est jamais  loin, et les cinéphiles sont vite tentés de défendre une orthodoxie, avec des « classiques » à voir à tout prix, voyez la vogue des classements, pratique assez discutable comme je le mentionnais dans mon classement très subjectif des « meilleurs » films de 2015. Même si, trop souvent hélas, chacun prend son avis pour une généralité, cette logique de classification parvient néanmoins à quelque consensus et a au moins le mérite de créer du débat, tout en permettant aux néophytes, car il faut aussi penser à eux, de s’y retrouver dans la masse des films.

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2001 : l’odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick

Là on est censé citer la fameuse phrase de Pascal, véritable tarte à la crème quand il s’agit de parler de ce film, lisez quelques autres critiques et vous verrez, même s’il faut reconnaître qu’elle illustre parfaitement le travail de Kubrick, qui a su filmer à merveille le mystère et le silence, donc vous m’excuserez de céder à la tentation de la citation, alors la phrase la voilà : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Bon plus sérieusement, que dire de ce film, sinon qu’il est l’un des plus fascinants et intrigants de toute l’histoire du cinéma. J’aurai aimé le découvrir à l’époque de sa sortie afin de ressentir le choc qu’avaient ressenti les cinéphiles de l’époque, comme le grand critique Michel Ciment qui, au début de son beau et brillant ouvrage sur Kubrick, exprimait l’état de sidération qui était le sien après avoir vu ce film, déambulant dans les rues de Londres, encore un peu dans les vapes. Car ce film stimule nos sens dès les premières images, avec un fond noir – couleur dominante de l’Univers – qui dure plusieurs minutes sur une musique, mystérieuse tout d’abord, puis de plus en plus inquiétante. Enfin, Kubrick, tel un Dieu créateur, finit par proclamer l’avènement de la lumière, et ce de la manière la plus majestueuse, avec cet alignement des astres, d’une symétrie parfaite. Bref, cette scène inaugure le côté très rationnel du film et le cinéaste, perfectionniste obsessionnel, semble avoir voulu atteindre l’absolu, et le comble dans cette affaire, c’est qu’il n’a pas été loin d’y parvenir, tant le film est harmonieux et contemplatif.

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Van Gogh (1991) de Maurice Pialat

Ce très beau film met en scène les dernières semaines de la vie de Vincent van Gogh, que Jacques Dutronc incarne à la perfection. Ce dernier a su donner du souffle et de l’intensité à sa prestation, ce qui était loin d’être gagné pour un rôle pareil. En outre, on sent que Pialat a mis un point d’honneur à restituer de la manière la plus sobre et réaliste l’atmosphère de l’époque, celle de ce monde rural à la temporalité si particulière, éloigné de l’agitation de la capitale et des grandes villes en cours d’industrialisation, mais encore hanté par le souvenir du désastre de 1870-71. Par moments, le cinéaste nous gâte avec de véritables plans-tableaux, avec le vent chaud de l’été soufflant sur les blés mûrs, puis Van Gogh que l’on voit avec son matériel au milieu de ce paysage, maniant son couteau et ses pinceaux avec assurance, peignant avec de généreuses couches de peinture, ajoutant ici et là un peu de couleur, dans sa quête angoissée pour exprimer toute la passion et le talent qu’il porte en lui.

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Les Huits salopards (2015) de Quentin Tarantino

Après avoir vu ce film deux fois, j’ai pensé que ça méritait bien un article. Ce deuxième visionnage fut assez curieux car en allant au cinéma, j’ai déambulé dans des rues désertes, en ce dimanche après-midi marqué par un match de foot entre la France et l’Irlande, dont je me foutais complètement. Mais même dans la rue on n’échappe pas à la bigoterie sportive des autres, avec tous ces hurlements fanatiques qui émanaient des bars ou des appartements. Ce dimanche était également marqué par la Fête du Cinéma, mais cela n’a pas empêché le cinéma qui ressortait ce Tarantino pour l’occasion d’être complètement vide, mis à part deux ou trois couples de p’tits vieux. J’ai donc revu et été une fois de plus bluffé par ce film où l’on ne voit pas le temps passer et ce, malgré ses trois heures. On est captivé par des dialogues toujours aussi savoureux, écrits et drôles, une marque de fabrique chez Tarantino, et par ces scènes qui montent en tension jusqu’à ce que la violence explose et ne repeigne les murs à coup d’hémoglobine.

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Quelques bonnes scènes (02)

No Country for Old Men (2007) de Joel et Ethan Coen

Une scène glaçante où l’on voit un texan lambda (l’excellent Josh Brolin), qui aime chasser dans le désert, revenir sur le lieu où il a découvert, plus tôt dans la journée et par hasard, les restes d’un deal de drogue qui a mal tourné : des cadavres et des véhicules criblés de balles jonchent le sable du désert. Avant de revenir sur le lieu du massacre, il avait vaguement prévenu sa compagne en lui disant : « Je sais que c’est une connerie monumentale mais je vais quand même la faire ». Il ne pouvait pas mieux dire, surtout quand on voit les premières secondes de la scène qui suit, où les dealers prennent le soin de crever les pneus de son 4×4 avant de descendre sur le lieu du massacre. En plus c’est une scène très soignée formellement, avec le jour qui se lève progressivement : scène

Hana-Bi (1997) de Takeshi Kitano

Avec cette scène, on a un aperçu de la mécanique que Kitano déploie dans tous ses films : des moments calmes voire contemplatifs prennent brutalement fin par l’irruption d’une violence parfois extrême. Cette mécanique était déjà présente dans d’autres films asiatiques de la seconde moitié du XXème siècle, dont Tarantino a pu s’inspirer pour Continuer la lecture de Quelques bonnes scènes (02)

Le Parrain (1972, 1974, 1990) de Francis Ford Coppola

Cette trilogie, ce bloc de marbre finement ciselé mérite une place de choix dans l’histoire du cinéma, au vu de sa profondeur et de sa richesse dramatiques. Ce sont des films longs mais équilibrés, on n’a pas affaire à de grands films malades qui pètent plus haut que leur derrière. Et avoir réussi cela pour les trois opus relève du coup de maître. Car on revient de loin. Coppola dut batailler avec les producteurs afin d’imposer sa propre vision du premier volet de la trilogie, adapté du roman homonyme à succès de Mario Puzo, qui participa aux scénarios des trois films. Le résultat ? Un triomphe commercial, qui rapporta un million de dollars par jour le premier mois d’exploitation. Le deuxième volet fut une commande de la Paramount, qui voulut surfer sur ce succès. Les deux films ont chacun obtenu l’oscar du meilleur film. Marlon Brando et Robert de Niro ont, quant à eux, été récompensés pour leur prestation. Pour ce qui est du troisième volet, Coppola a avoué n’avoir accepté de le faire que pour le fric, afin d’éponger les quelque 12 millions de dollars de dettes qu’il avait cumulés suite à ses échecs commerciaux des années 1980. Mais n’empêche quelle conclusion ! Bien que le film soit un poil moins réussi que les deux premiers.

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Julieta, Café Society, Ma Loute : trois films sur les marches cannoises

Julieta (2016) de Pedro Almodóvar

Julieta

Un très beau film, Almodóvar revient à une veine plus sombre et dramatique, un peu dans la lignée d’Etreintes brisées, délaissant l’humour et l’exubérance qui pouvaient caractériser certains de ses précédents films, notamment son dernier, Les Amants passagers, où il avait poussé assez loin le curseur dans le registre mœurs libérées. Dans Julieta, on en revient à l’épure, mais sans que cela soit austère, nous ne sommes pas noyés sous une musique trop envahissante car dans ce film, elle soutient très justement cette histoire d’une femme voyant le temps et les générations qui passent. Certains êtres chers disparaissent, et puis cela se renouvelle, on refait sa vie avec d’autres, avec une rapidité et une facilité qui pourraient presque relever du cynisme. Néanmoins, et c’est là que le film parvient à Continuer la lecture de Julieta, Café Society, Ma Loute : trois films sur les marches cannoises