Two Lovers (2008) de James Gray

Voici un des meilleurs drames sentimentaux de cette dernière décennie, excellent film d’un des cinéastes américains les plus intéressants du moment, d’ailleurs tous ses films sont réussis, excepté The Yards (2000) qui est plutôt bon mais un poil en dessous. Ici, James Gray prend un virage à 180°, délaissant les histoires sombres et sanguinolentes sur fond de magouilles familiales pour mieux se tourner vers un thème où on ne l’attendait pas, utilisant un procédé scénaristique remontant à la nuit des temps, au risque de paraître éculé. En effet, quoi de mieux qu’un triangle amoureux pour exprimer la difficulté contemporaine à faire des choix sentimentaux et, partant, des choix de vie, bien que le film soit plutôt tourné vers un cas particulier (pour mieux aller vers l’universel ?), vers cet intimisme familial qu’affectionne James Gray de par ses origines personnelles et son goût pour les grands maîtres du Nouvel Hollywood, en particulier Coppola et sa trilogie du Parrain.

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Série noire (1979) d’Alain Corneau

Dès le générique le ton est donné : un film adapté d’un roman de la collection « Série noire » intitulé Des cliques et des cloaques (1967). Si l’on voulait décrire ce film en peu de mots, cette seule mention suffirait.

Voyez le programme : des histoires de pognon, des personnages dans la dèche, des taudis – partout – une salle de sport pour délinquants minables qui tentent de s’en sortir par des combines tout aussi minables. La pluie, la boue, et le froid achèvent le tableau, avec un temps à rentrer les épaules au fond de son trench. Une ambiance qui n’est pas sans rappeler celle des films de Jean-Pierre Melville, comme Le Cercle rouge (1970), avec ces cavales boueuses et hivernales au fin fond de la Bourgogne. Cette atmosphère, les dialogues de Perec, et un des meilleurs acteurs de sa génération pour les incarner. Tout concourait à faire de ce film un des plus marquants de la décennie 1970.

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Je vous salue, Marie (1984) de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville

Dans mon précédent article, à propos du Redoutable (2017) de Michel Hazanavicius, on avait quitté Godard sur ses expérimentations artistico-militantes à tendances maoïstes au cours des années 1970. Ici, avec Je vous salue, Marie, on le retrouve en plein milieu des années 1980, décennie qui marqua son grand retour « dans le cinéma qui sort dans les salles », pour reprendre ses mots. Cette rupture avec le cinéma militant ne signifiait pas pour autant son éloignement des thématiques sociales car celles-ci ont continué d’irriguer son cinéma, sous d’autres formes, toujours avec cette idée de mettre au jour, de manière plus ou moins métaphorique, les tendances lourdes qui traversent nos sociétés modernes.

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Le Redoutable (2017) de Michel Hazanavicius

S’il y a bien une chose dont on peut être à peu près sûr à propos de ce film, c’est que Jean-Luc Godard n’ira sûrement pas le voir. Et même s’il le voyait, il ne l’aimerait pas. Ses interviews, en particulier celle qu’il a accordée à Patrick Cohen en 2014, témoignent de son exigence légendaire, allant même jusqu’à renier ses propres films, en particulier ceux que la plupart des gens considèrent comme ses meilleurs. Cette franchise un peu brutale, qui lui valut une brouille avec François Truffaut, dont il n’aimait pas les films, est parfaitement retranscrite à travers le jeu très convaincant de Louis Garrel, qui dut sacrifier sa belle crinière et adopter un petit zozotement afin de se rapprocher de cette voix si singulière, reconnaissable entre toutes, et assez attachante au final comme vous pourrez l’entendre dans deux vidéos plus bas. En effet, pour incarner ce personnage il était difficile de trouver mieux que Louis Garrel, qui en est à son troisième rôle de soixante-huitard après Innocents – The Dreamers de Bernardo Bertolucci et Les Amants réguliers réalisé par son soixante-huitard de père, Philippe Garrel. Ce film n’a rien d’un biopic traditionnel, et de toute manière les grands réalisateurs de notre temps on parfaitement compris que l’on ne pouvait plus faire de biopics chronologiques à l’ancienne, le genre que Hollywood produit à la pelle, il n’y a qu’à voir le Barbara de Mathieu Amalric qui, dans un style plus ou moins déstructuré, privilégie le poétique et l’envoûtant afin qu’une espèce de grâce se dégage de l’ensemble, plutôt que d’être un peu trop tatillon sur l’exactitude historique.

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L’Enlèvement de Michel Houellebecq (2014) de Guillaume Nicloux

Septembre 2011. Une rumeur agite les médias. Michel Houellebecq aurait été enlevé. N’ayant donné aucun signe de vie depuis une semaine, certains vont même jusqu’à soupçonner Al-Qaïda. Or il n’en est rien. L’écrivain français parmi les plus vendus au monde est finalement réapparu, après un voyage au cours duquel il s’était passé de tout lien téléphonique et numérique. Un peu plus et une alerte enlèvement aurait été déclenchée. Ce fait véritable inspira Guillaume Nicloux au point d’en faire un film, avec l’écrivain dans le rôle-titre ! Celui-ci se révèle être un excellent acteur, doté d’un grand potentiel comique, chose confirmée par sa prestation dans Near Death Experience de Gustave Kervern et Benoît Delépine, film dont les thèmes sont très proches des romans de l’écrivain, à savoir culte de la performance, misère affective, dépression, suicide, … On y voit un Michel Houellebecq à la dérive, en décalage avec les exigences contemporaines, s’enfuyant seul dans la montagne avec la ferme intention d’en finir.

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L’arbre, le maire et la médiathèque (1993) d’Eric Rohmer

Pour clore cette présidentielle 2017, voici un film qui n’a absolument rien perdu de sa pertinence. Avec cette histoire de jeune maire provincial aux dents longues voulant bâtir une médiathèque en dépit des critiques de ses administrés, Eric Rohmer semble avoir pris le contrepied de tous ceux qui l’avaient qualifié de cinéaste bourgeois. En effet, chez Rohmer on était habitué à voir des personnages, très CSP+ en général, en vacances le plus souvent, en pleine oisiveté estivale, bavardant pendant des heures d’une manière toute philosophique, au plus grand plaisir du spectateur. Le huis clos estival et sentimental cède ici la place à un film plus politique, plus ouvert sur l’extérieur, avec un véritable regard sur la société du début des années 1990, ce qui est assez neuf de la part de Rohmer.

Le plus troublant est de constater, 25 ans plus tard, soit une génération, que ce film contenait en germe tous les problèmes actuels : désertification des campagnes, opposition de plus en plus forte entre celles-ci et les grandes villes, lien social qui se distend, brouillage (mais pas disparition) du clivage gauche/droite, machiavélisme élyséen, médias qui font et défont les réputations, libre-échange et mondialisation, les ratés de la décentralisation ou l’encore trop grande centralisation, c’est selon, ou bien les dérives en matière d’aménagement du territoire. Bref on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec les problématiques actuelles.

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Shoah (1985) de Claude Lanzmann

Pour décrire un phénomène sans précédent, il fallait un film qui le soit tout autant, du moins c’est ce que semble avoir été le parti pris de Claude Lanzmann quand il se lança dans cette aventure, dans la longue genèse de cet exceptionnel documentaire, diffusé en salles 12 ans après que le ministère israélien des Affaires étrangères lui en fit la commande, soit la durée du régime nazi, drôle de coïncidence, mais l’ironie s’arrête là car la suite n’a absolument rien d’amusant, le spectateur étant vite confronté à une vérité des plus crues, crue parce que décrite dans ses moindres détails.

Lanzmann fit le pari que des témoignages en diraient bien davantage que n’importe quelle image d’archives, d’ailleurs le film n’en comporte aucune, tout simplement parce qu’il n’y en a pas, du moins s’agissant des chambres à gaz, selon la volonté des nazis qui souhaitaient commettre ce que Lanzmann appelle un « crime parfait », un crime sans images, sans cadavres, comme si le peuple juif n’avait jamais existé, « vaporisé », pour reprendre le terme utilisé avec lucidité par Orwell dans 1984, afin de qualifier les disparitions forcées menées par un régime totalitaire, et qui s’effectuaient en deux temps : disparition physique puis mémorielle. Tout propos négationniste sur les chambres à gaz revient alors à épouser le discours des bourreaux et à devenir les idiots utiles de ces derniers, en parachevant leur « œuvre » a posteriori alors qu’ils n’en espéraient pas tant, au vu du zèle qui fut le leur pour effacer toute trace de l’extermination, jusqu’à broyer les os des victimes après leur crémation. D’où la pertinence du titre de l’œuvre pionnière de l’historien Raul Hilberg, interviewé dans le film : La Destruction des Juifs d’Europe (1961).

En ce qui concerne les images d’époque disponibles, à quoi bon les repasser alors que ça a déjà été très bien fait par d’autres, notamment par Alain Resnais avec son Nuit et Brouillard qui, dès le milieu des années 1950, troubla un climat politique davantage porté vers le refoulement et la valorisation excessive de la Résistance que vers une vérité brute, dans toute sa complexité.

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Silence (2016) de Martin Scorsese

Trois ans après Le Loup de Wall Street, chef-d’œuvre brillamment excessif qui éleva la vulgarité au rang d’art, Martin Scorsese nous revient fort d’une inspiration renouvelée, avec cette histoire de missionnaires jésuites dans le Japon du XVIIème siècle, formidablement mise en images, revisitant au passage un thème cher au cinéaste et ce depuis le début de sa carrière : la crise de foi. Comment concilier sa foi religieuse avec la cruauté de ce monde ici-bas ? Telle est la question que se sont posée bon nombre de personnages scorsesiens, à commencer par Harvey Keitel dans Mean Streets, pour qui les sermons et les prières n’étaient pas plus que des mots, une routine qu’on exécute pour sauver les apparences et faire plaisir à la famille. Et que dire de ce Jésus incarné par Willem Dafoe dans La Dernière Tentation du Christ, sinon qu’il dérogeait quelque peu aux « Ecritures », provoquant la foudre de chrétiens intégristes qui menacèrent alors de poser des bombes dans les cinémas qui commettraient l’« outrage » de diffuser ce film. Ils n’ont, semble-t-il, guère apprécié le fait de voir Jésus faire un petit détour au lieu de mourir, descendant de sa croix après avoir crié « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », pour ensuite vivre une vie tout ce qu’il y a de plus profane, accompagné d’une femme avec qui il a des enfants. Scandale ! Mais de là à menacer les spectateurs de se faire massacrer, c’est un peu excessif, mais pour les plus radicaux il n’y a qu’un pas. Toujours est-il que cela n’a pas empêché le cinéaste de continuer sa réflexion sur la foi et la spiritualité, notamment dans Kundun, qui évoquait le Dalaï-Lama, mais surtout avec ce film, Silence, qui lui permet d’accomplir un projet qui mit 28 ans à se concrétiser, c’est dire à quel point ce film lui est personnel.

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Mulholland Drive (2001) de David Lynch

Quel beau défi que d’aborder ce monument déjà culte qu’est Mulholland Drive. Pendant trois minutes je me suis retrouvé là devant ma page Word, vierge, comme une poule face à un interrupteur, me demandant comment je vais attaquer le bébé. Car comment ne pas être perturbé face à un tel film, si mystérieux, si audacieux, mais pourtant si typique de son créateur, David Lynch, qui poussa l’étrangeté à un point rarement atteint. Egaré entre rêve et réalité, entre faux-semblants et retour du refoulé, le film semble explorer l’âme humaine et ses tourments, celle d’un personnage en particulier.

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Tokyo Sonata (2008) de Kiyoshi Kurosawa

Rien ne va plus au Japon, tout est en crise, tout fout le camp : familles, individus, société, « c’est la déglingue » comme dirait Luchini. Autant dire tout de suite que ce drame familial a de quoi nous filer le bourdon. On assiste ici à la lente désintégration d’une famille, dans une société bien particulière, celle du Japon, dont personne ignore qu’elle demeure une société conservatrice, pour ne pas dire étouffante, élevant à un point sensible les sentiments de honte et de culpabilité chez les individus, le cinéaste ne se prive pas de le montrer, d’une manière assez féroce le plus souvent. Il n’y a plus de samouraïs, mais le culte de l’honneur demeure, si bien que, après avoir été licenciés, les pères de familles s’abandonnent à toutes les bassesses afin de cacher la perte de leur statut à leurs enfants et à leurs femmes, cantonnées au foyer. L’autorité paternelle se fissure de toutes parts et n’est plus qu’une fiction, que les pères se tuent à maintenir coûte que coûte, honneur oblige. Pour les moins courageux, pour ceux qui ne veulent pas se plier aux injonctions sociales, c’est la réclusion – voyez l’ampleur du phénomène des « hikikomoris », ces ados et jeunes adultes qui vivent des mois durant enfermés dans leur chambre – voire le suicide. Certains vont même jusqu’à présenter cette dernière solution comme étant un trait culturel typiquement japonais.

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