Two Lovers (2008) de James Gray

Voici un des meilleurs drames sentimentaux de cette dernière décennie, excellent film d’un des cinéastes américains les plus intéressants du moment, d’ailleurs tous ses films sont réussis, excepté The Yards (2000) qui est plutôt bon mais un poil en dessous. Ici, James Gray prend un virage à 180°, délaissant les histoires sombres et sanguinolentes sur fond de magouilles familiales pour mieux se tourner vers un thème où on ne l’attendait pas, utilisant un procédé scénaristique remontant à la nuit des temps, au risque de paraître éculé. En effet, quoi de mieux qu’un triangle amoureux pour exprimer la difficulté contemporaine à faire des choix sentimentaux et, partant, des choix de vie, bien que le film soit plutôt tourné vers un cas particulier (pour mieux aller vers l’universel ?), vers cet intimisme familial qu’affectionne James Gray de par ses origines personnelles et son goût pour les grands maîtres du Nouvel Hollywood, en particulier Coppola et sa trilogie du Parrain.

Joaquin Phoenix

En voyant l’affiche on se dit : « Tiens encore une comédie romantique à la mords-moi-le-nœud (pour ceux qui utilisent encore cette expression). C’est ce que je m’étais dit à une époque où je n’avais encore jamais entendu parler de James Gray. Que n’ai-je pas raté ! J’ai donc fini par voir ce film cinq ans après sa sortie, après trois années d’intense cinéphilie, et ayant entre-temps découvert le talent formidable de Joaquin Phoenix, dont j’enchaînais les films, tout en remontant ceux de James Gray dans lesquels il a joué, jusqu’à celui-ci, troisième rôle après celui quelque peu effacé qu’il tenait dans The Yards ainsi que son éblouissante prestation dans La nuit nous appartient (2007). Et là je me suis dit : « très grand rôle, peut-être son meilleur ». Aujourd’hui, dix ans après sa sortie en salles, je « persiste et signe », pour reprendre et démonter cet affreux tic journalistique qui me donne de l’urticaire.

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James Gray et Joaquin Phoenix

Joaquin Phoenix est le genre d’acteur à jouer avec le plus grand naturel la gaucherie, la spontanéité, cette façon d’être là sans être là, de jongler d’une fille à une autre, changeant d’habits à toute vitesse afin de s’adapter aux circonstances, un simple coup de téléphone de l’une donnant prétexte pour switcher de l’une à l’autre, faisant ainsi progresser le récit dans une sorte de partie de ping-pong permanente devenant de plus en plus incertaine. A cela s’ajoute le fait que les trois personnages semblent plus ou moins souffrir du syndrome de l’infirmier-e (non-non vous barrez pas, c’est pas de l’écriture inclusive ! Ou alors juste une fois) chacun étant attiré non seulement par le charme mais surtout par les fragilités, les fêlures de l’autre, rendant encore plus forte et intense la passion amoureuse.

L’une des particularités du film est que la caméra de James Gray ne perd jamais de vue Léonard (Joaquin Phoenix). Celui-ci ne travaille pas beaucoup, préférant blaguer avec les clientes du magasin de son père avant de se replonger dans sa vie sentimentale surbookée. Cependant n’allez pas croire qu’il s’agit là d’une romance aseptisée avec plein de bons sentiments comme pourraient le suggérer le titre et l’affiche du film.

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Non, ici on s’approche bien plus de l’impureté du réel, d’une certaine forme de réalisme pour ce qui est des réactions, des reparties plus ou moins maladroites des personnages quand ils sont au contact de l’autre, en particulier lors des phases de rencontre, avec les petites phrases d’accroche plus ou moins maladroites, les mensonges foireux de dernière minute, bref tout ce qui fait le sel des premières rencontres.

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Léonard est un jeune homme charmant mais troublé, bourré de contradictions, tiraillé en tout sens, donc une personnalité en crise, fragile, angoissée, border line, jouant avec le feu, prenant des décisions fatidiques sur un coup de tête ou se vautrant dans de gentilles gamineries. Bref un animal imprévisible, ébranlé qu’il est par un passé dont il est difficile de se déprendre, lui qui traverse une résilience compliquée suite à une rupture, qui l’a abattu de telle manière qu’il s’en est retourné vivre chez ses parents. Il se retrouve alors gentiment coincé entre un père besogneux mais sympathique et une mère fouineuse (Isabella Rossellini) qui, inquiète de son état mental et ayant en tête le passé de son fils, traque ses moindres faits et gestes. Léonard se voit contraint de réinvestir sa chambre d’ado, au milieu de ses livres, dvd, et photos arty qu’il ne montre qu’aux personnes auxquelles il tient le plus, tel un signe d’élection.

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On comprend Léonard. Les deux filles qu’il a séduites sont très compréhensives, très perspicaces quant à sa personnalité, et Léonard leur en est reconnaissant d’avoir tapé juste, de ne pas être passées à côté de son vrai-moi, tourmenté, complexe, écorché vif, émotif à tendance artistique, bref de l’aimer tel qu’il est. Tiens au passage il se trouve que cette chanson de Voulzy/Souchon reflète merveilleusement bien l’état psychologique de Léonard :

Léonard aborde la trentaine, le temps de la fin des tâtonnements. Les griffes du destin se referment peu à peu sur lui, et l’effet entonnoir si bien connu de ceux qui ont le même âge se concilie difficilement avec le désir de Léonard de jouer sur deux tableaux en matière amoureuse. On sent bien sa fébrilité, ses doutes face à cette perspective, échaudé qu’il a été par ses tentatives avortées de s’installer pour de bon avec son ancienne fiancée.

Joaquin Phoenix

Poussé par son environnement immédiat, familial en particulier, c’est aussi pour lui le temps des grands choix professionnels, le genre qui engagent sur plusieurs décennies, le genre à refermer pour toujours le temps de la jeunesse : ou bien le magasin de son vieux père, c’est-à-dire la stabilité, l’avenir tout tracé, avec la crainte de « manquer d’air » dit-il, entre deux familles juives quelque peu surplombantes pour ce qui est de leur membre, avec réunions de familles où on essaie de forcer les rencontres, les alliances, en l’occurrence dans le but d’assurer la transmission du commerce du père de Léonard, avec la crainte pour ce dernier de finir comme ça :

Lucian Freud - Two Irishmen in W11, 1984-1985
Lucian Freud – Two Irishmen in W11 (1984-1985)
Lucian Freud - Man in Silver Suit
Lucian Freud – Man in Silver Suit (1998)

Ou alors une relation plus incertaine, plus aventureuse, plus nomade, et qui promet d’être bien plus exaltante qu’un avenir plan-plan et ronronnant. Au final le film semble tourner autour de cette difficulté pour un jeune homme à devenir pleinement adulte, comme c’est le cas pour beaucoup d’autres dans la vie réelle.

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Par ailleurs James Gray ne viens pas nous emmerder avec une énième histoire de classes sociales qui s’entrechoquent, ruinant un amour condamné en quelque sorte dès le départ. Ce n’est pas son sujet. Quand une des filles que Léonard tente de séduire lui présente dans un resto chic de Manhattan la personne avec qui elle est, on voit un homme plus âgé, plus installé, affable, charmant, avec une petite pointe de charisme pas désagréable du tout, ce qui, en plus de la formidable musique d’Henry Mancini intitulée Lujon, rend le tout assez apaisant. Ici, en tant que spectateurs, James Gray attire davantage notre attention sur la gestuelle et les petites moues des personnages, en particulier celles de Gwyneth Paltrow, mais aussi celles de Léonard qui, le premier arrivé, ne sait pas vraiment où se mettre, lui, tout seul derrière sa table, multipliant les maladresses, buvant grossièrement un cocktail raffiné comme on descend une pinte de bière. Bref tous ces détails qui font tout le charme et la richesse du film.

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Enfin, pour en revenir à New York, l’ombre de Scorsese semble planer sur ce film comme sur les autres de James Gray, avec notamment ces plans au ralenti de piétons sur les trottoirs ou traversant des passages cloutés, puis Léonard déambulant au milieu de la foule tel Travis Bickle, autre écorché vif, plus sévère celui-là, dans Taxi Driver (1976). On sent le poids, l’imprégnation des lieux chez les personnages. Comme chez Scorsese, ces derniers vivent l’essentiel de leur quotidien dans un quartier précis, délimité, qui délimite également leur destin, bien qu’ils s’en échappent de temps à autre pour le travail ou une petite virée nocturne.

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Même couleur de blouson que Léonard…
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Scorsese, le monde de la nuit et toute la faune qui va avec.

James Gray s’inscrit clairement dans le sillage des années 1970, du Nouvel Hollywood, qu’il prolonge en quelque sorte au régime quasi kubrickien d’un film tous les cinq ou six ans. Tel est le destin des auteurs farouchement attachés à leur indépendance, qui doivent sans cesse batailler pour faire triompher leurs vues sur celles des producteurs, tel un certain Harvey Weinstein qui, comme il est dit dans cette excellente interview de James Gray, n’hésita pas à lâcher ce dernier avant même la sortie de The Yards, effrayé qu’il était par les premières critiques et la perspective d’un désastre commercial. D’ailleurs on apprend dans cette même interview, datant de 2009, que le film préféré du vieil Harvey est Belle de Jour (1967) de Luis Buñuel, un film où il est question de chambres d’hôtel et de prostituées. Tout devient plus clair…

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