Série noire (1979) d’Alain Corneau

Dès le générique le ton est donné : un film adapté d’un roman de la collection « Série noire » intitulé Des cliques et des cloaques (1967). Si l’on voulait décrire ce film en peu de mots, cette seule mention suffirait.

Voyez le programme : des histoires de pognon, des personnages dans la dèche, des taudis – partout – une salle de sport pour délinquants minables qui tentent de s’en sortir par des combines tout aussi minables. La pluie, la boue, et le froid achèvent le tableau, avec un temps à rentrer les épaules au fond de son trench. Une ambiance qui n’est pas sans rappeler celle des films de Jean-Pierre Melville, tel Le Cercle rouge (1970), avec ces cavales boueuses et hivernales au fin fond de la Bourgogne. Cette atmosphère, les dialogues de Perec, et un des meilleurs acteurs de sa génération pour les incarner. Tout concourait à faire de ce film un des plus marquants de la décennie 1970.

serie noire 1

Patrick Dewaere incarne ici un des personnages de film noir les plus intéressants. Seul, on le voit fauché, paumé, borderline, parlant tout seul. Avec les autres on le retrouve chargé à bloc, petite repartie qui va bien, discours commercial bien rôdé, du bluff et des mensonges comme seules méthodes de travail, pour gagner du temps, un bref répit avant le rappel à l’ordre de son patron – Bernard Blier et son sourire d’enfoiré – qui le tient par le fric. Comme on peut le voir dans l’extrait qui suit – les deux premières minutes du film – il a l’air de jouer un personnage, une sorte de façade qu’il donne à voir aux autres, mais surtout à lui-même, pour ne pas devenir fou, comme pour se convaincre qu’il lui reste un minimum de dignité au sein de ce merdier, perdu dans ces bas-fonds qui sont le parfait envers d’une France toujours en croissance que l’on voit en arrière-plan, bourrée de grues et d’immeubles en construction :

Sa gouaille, son style vestimentaire, ses attitudes un peu barjot, ses sautes d’humeur, tout est dans la surcompensation, ultimes défenses, dernières réactions de survie avant la folie et le suicide. Au bord du gouffre, il se voit contraint de multiplier les coups foireux pour renflouer son patron et, à terme, se payer un nouveau départ : véritable mythe, pour ne pas dire mirage, qui consiste le plus souvent à se raconter des conneries à soi-même pour faire reset et repartir du bon pied le lendemain. « De mieux en mieux » n’arrête-t-il pas de répéter, avec son ironie naturelle, à chaque fois qu’il replonge dans des combines foireuses.

serie noire 3

C’est au cours d’une de ses tournées de renflouement, pour ramasser du beau pognon ici où là, qu’il rencontre une ado sauvage (Marie Trintignant) aussi paumée que lui. Il tente alors de l’extraire de cet environnement toxique, dans une sorte de syndrome de Taxi Driver teinté de dépendance affective envers les femmes. Rapidement on entend les musiques de l’époque – Boney M., Claude François – qui dégoulinent des transistors placés un peu partout, Dewaere dégainant le sien à toute occasion pour s’offrir une respiration, ce qui donne parfois un ton étonnamment mélancolique. Mais ce ton le cède très vite à la drôlerie, comme dans un passage que l’on retrouve dans la vidéo qui suit, à 2:35 :

Dewaere considérait que c’était le meilleur film qu’il avait tourné, celui dans lequel il avait pu le mieux s’exprimer, bien que le tournage ait été éprouvant. Il signait là une prestation étonnamment prémonitrice du geste fatal qui fut le sien.

Bref, pas besoin d’en dire davantage. Voir le film suffit. Peut-être est-ce là la définition d’un chef-d’œuvre : un film qui se défend tout seul.

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