Le Redoutable (2017) de Michel Hazanavicius

S’il y a bien une chose dont on peut être à peu près sûr à propos de ce film, c’est que Jean-Luc Godard n’ira sûrement pas le voir. Et même s’il le voyait, il ne l’aimerait pas. Ses interviews, en particulier celle qu’il a accordée à Patrick Cohen en 2014, témoignent de son exigence légendaire, allant même jusqu’à renier ses propres films, en particulier ceux que la plupart des gens considèrent comme ses meilleurs. Cette franchise un peu brutale, qui lui valut une brouille avec François Truffaut, dont il n’aimait pas les films, est parfaitement retranscrite à travers le jeu très convaincant de Louis Garrel, qui dut sacrifier sa belle crinière et adopter un petit zozotement afin de se rapprocher de cette voix si singulière, reconnaissable entre toutes, et assez attachante au final comme vous pourrez l’entendre dans deux vidéos plus bas. En effet, pour incarner ce personnage il était difficile de trouver mieux que Louis Garrel, qui en est à son troisième rôle de soixante-huitard après Innocents – The Dreamers de Bernardo Bertolucci et Les Amants réguliers réalisé par son soixante-huitard de père, Philippe Garrel. Ce film n’a rien d’un biopic traditionnel, et de toute manière les grands réalisateurs de notre temps on parfaitement compris que l’on ne pouvait plus faire de biopics chronologiques à l’ancienne, le genre que Hollywood produit à la pelle, il n’y a qu’à voir le Barbara de Mathieu Amalric qui, dans un style plus ou moins déstructuré, privilégie le poétique et l’envoûtant afin qu’une espèce de grâce se dégage de l’ensemble, plutôt que d’être un peu trop tatillon sur l’exactitude historique.

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Mais ici c’est différent, on est chez Hazanavicius, et on comprend très vite qu’il s’agit là d’une relecture très stylisée, et bien évidemment teintée d’humour, d’un moment charnière de la vie de Godard, celui de son engagement politique corps et âme au service de la révolution. Nous sommes en 1967, le cinéaste vient de réaliser La Chinoise dans une sorte de profession de foi communiste, qui est également une belle préfiguration des événements de Mai 68, bien que le film ait été un échec cuisant à sa sortie. Il y a fait jouer sa femme, Anne Wiazemsky, sa nouvelle muse après Anna Karina. Stacy Martin, qui a été révélée par Lars von Trier dans Nymphomaniac, est parfaitement crédible dans le rôle de cette jeune femme, sensuelle et intelligente, encore étudiante et tombée sous le charme du cinéaste qui est venu la cueillir sur le tournage d’Au hasard Balthazar avec, semble-t-il, la ferme intention de la ramener avec lui. Au fond, Godard est une sorte de romantique qui ne se l’avoue pas. Quand il aime une femme, il passe directement à la case mariage. Mais en même temps, s’agissant de la petite-fille du très catholique François Mauriac, il n’avait guère le choix. Le couple fonctionne plutôt bien à l’écran, et on peut noter que la coupe de cheveux de Stacy Martin est la copie conforme de celle de Chantal Goya dans Masculin Féminin.

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Michel Hazanavicius s’est basé sur le livre d’Anne Wiazemsky, Un an après, dans lequel cette dernière évoquait la relation passionnée qu’elle a eue avec le cinéaste, dévoilant au passage des aspects pas très reluisants de sa personnalité :  jaloux, possessif, narcissique, un peu trop old school dans sa vision de ce que doivent être les devoirs d’une femme envers son mari, une fâcheuse propension à tout sacrifier, y compris – et surtout – ses relations avec les autres quand il était question d’idéal politique ou de nouvelles façons de faire du cinéma, avec pour corollaire un tempérament ascétique qui colle parfaitement avec ses origines protestantes. Bref, il se prend trop au sérieux, animé qu’il est pas cette croyance, un peu naïve peut-être, qu’il pourrait contribuer à changer le monde grâce à ses films. C’est ainsi qu’on le voit rompre avec le cinéma qui a fait son succès, au désespoir des spectateurs qui ont admiré ses grands films, pour se tourner vers un cinéma groupusculaire doté de méthodes de travail collectivistes, sa manière à lui de tirer toutes les conséquences des événements de 68. Dans la vidéo qui suit, une interview datant de 1972, on est vite convaincu de la sincérité de Godard quant à son engagement, prêt à exposer ses arguments dès la sortie du lit :

Le parti pris de Hazanavicius, qui aime surtout le Godard des années 1960, est de souligner l’impasse dans laquelle le cinéaste s’est engouffré. Au fond, ce qu’il a envie de dire au spectateur de 2017 c’est : « Qui se souvient encore des films que Godard a réalisés avec le groupe Dziga Vertov, dans la décennie qui a suivi 68 ? » Cette trajectoire personnelle fait par ailleurs écho à l’échec, du moins dans l’immédiat, du mouvement de 68, avec une radicalisation gauchiste qui, dans les années 1970, a pu mener certains jusqu’au terrorisme, comme Godard l’avait pressentit dans La Chinoise, avec cette longue scène de discussion dans un train entre une militante maoïste jouée par Anne Wiazemsky et son professeur, qui tente de la dissuader de commettre l’irréparable.

C’est ce basculement, accompagné d’une radicalisation artistique, qui est au cœur du film, avec un Godard qui, bien qu’engagé dans le mouvement étudiant, reste néanmoins dans sa bulle, au risque de paraître déconnecté des enjeux véritables. Ce trait de personnalité est représenté métaphoriquement à travers le running gag des lunettes cassées, où l’on voit à chaque fois Stacy Martin raccompagner Louis Garrel en lui tenant le bras comme si elle guidait un aveugle.

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On quitte alors les scènes de manifestations pour aller vers des scènes plus intimes qui mettent en scène la crise du couple, dévoilant au passage les contradictions de chacun, entre un mari se disant en révolution permanente tout en étant attaché à un certain confort bourgeois et à la lecture quotidienne du Monde ; et une jeune femme, qui admire son homme, mais qui a aussi envie de s’amuser en tournant pour des cinéastes – Bertolucci et Marco Ferreri – dont Godard méprise les méthodes de tournage, trop relâchées à son goût, et qui lui font penser à une colonie de vacances. Lui préfère maintenir la tension avec ses collaborateurs, les mettre au défi, leur dire leurs quatre vérités quitte à paraître agressif, quitte à être détesté, espérant ainsi que ces « disputes » mèneront à davantage de créativité. On sentait déjà poindre cette logique d’affrontement vis-à-vis de tout le monde dans le discours que tenait Godard dans cette interview de 1960, surtout à la fin :

« Ainsi va la vie à bord du Redoutable », comme Godard-Garrel aime à le répéter. En effet, on peut dire que le titre du film colle parfaitement avec le tempérament fonceur de Godard qui, tel un sous-marin, embarque avec lui ses collègues et ses proches – malgré eux – vers une recherche formelle de plus en plus radicale et expérimentale, vers une fusion totale de l’art et de la politique, qui va jusqu’à bouleverser entièrement la manière de tourner un film. Pour le cinéaste il s’agit de tout révolutionner quitte à détruire, on ramassera les morceaux après, du moins c’est ce qu’il pense. Ces divergences ne pouvaient que mener à une confrontation entre des points de vue inconciliables, comme l’a précisé Anne Wiazemsky dans une interview qu’elle a faite en compagnie de Louis Garrel peu avant sa mort : « Après 1968, j’ai été déprimée parce que j’étais très opposée à la gauche prolétarienne et à son journal “J’accuse”. J’ai eu comme une immense indigestion. Avec Jean-Luc, on s’était aimés à cause du cinéma. Lui parce qu’il m’avait repérée dans “Au hasard Balthazar”, moi parce que j’avais aimé ses films. Et on s’est séparés parce que nous avions chacun une idée différente du cinéma, moi traditionnelle et lui plus du tout. »

Redoubtable - 70th Cannes Film Festival, France - 21 May 2017

Dans un précédent paragraphe j’ai parlé de scènes « intimes » à dessein puisque Stacy Martin et Louis Garrel n’ont pas rechigné à se dévoiler entièrement, la première livrant ses jolies formes et sa sensualité à la caméra de Michel Hazanavicius, qui filme – et c’est important de le préciser pour éliminer toute ambiguïté – sous l’œil alerte et prudent de sa femme, Bérénice Bejo, qui, elle, joue une amie de Godard qui n’a pas peur de dire ce qu’elle pense. Ces scènes de nu font évidemment référence à Bardot dans Le Mépris et à la réplique de Michel Piccoli à propos des actrices :

Louis Garrel, quant à lui, semble prendre sa part à ce que j’ai envie d’appeler « une certaine tendance du cinéma français » contemporain, pour reprendre le titre du célèbre article de François Truffaut. En effet, il semble être devenu banal pour les jeunes acteurs français de ces dernières années de montrer leur sifflet face caméra. Si ce n’était que Louis Garrel, je n’y aurais pas fait attention, mais c’est devenu tellement évident ces dernières années que ça méritait d’être relevé, car ça commence à faire beaucoup, tenez : Pierre Deladonchamps dans L’Inconnu du lac, Gaspard Ulliel dans le Saint Laurent de Bonello, Jérémie Renier dans le même Saint Laurent (décidément) et dans L’Amant double, Kacey Mottet-Klein dans Quand on a 17 ans, et j’en passe. A croire que ces jeunes acteurs, qui se connaissent plus ou moins, se sont lancé une sorte de défi inavoué, dans une concurrence amusée mais féroce. J’en veux pour preuve une phrase lancée l’air de rien par Hazanavicius dans une interview, et qui évoquait la jouissance de Pierre Niney à l’idée de voir son adversaire en catégorie belle gueule se faire raser pour mieux reproduire la calvitie de Godard. Dorénavant, les plus jeunes acteurs sauront par quel bizutage il faudra passer. Vincent Lacoste, si tu m’entends…

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Du reste, mis à part ces bonnes prestations, les dialogues et les situations sont parfois tellement drôles que l’on se demande si le personnage Jean-Luc Godard n’est pas en train de rejoindre celui d’Hubert Bonisseur de La Bath, avec ces jeux de mots délicieusement pourris – ou réussis – dont Godard était coutumier. Le décalage du personnage avec son environnement et les aspirations personnelles de ses amis donne lieu à des gestes et des comportements absurdes qui fleurent bon cette bêtise que Godard n’avait cessé de dénoncer chez les autres.

Michel Hazanavicius revendique d’avoir fait un film s’adressant au grand public et non pas aux seuls connaisseurs de Godard. C’est un film assez divertissant, qui se laisse voir et fait bien rire. La forme a été bien soignée, l’univers tout en couleurs primaires du Godard du milieu des années 1960 est retranscrit dans les décors, que ce soit dans l’appartement du couple, dans les scènes de manifestations, ou bien sur les murs de la Sorbonne, où l’on retrouve les slogans et autres marottes idéologiques de ces années-là.

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Mais ce film n’est pas un chef-d’œuvre et comporte même un gros défaut dans sa logique générale : la première heure fonctionne très bien mais ensuite plus on avance, plus le film semble se tourner vers une imitation à la lettre de certains coups d’éclat de Godard, notamment quand ce dernier voulait stopper le Festival de Cannes. Dans cette dernière scène, on entend Garrel à la radio reproduire mot pour mot une déclaration du vrai Godard. On se dit qu’il aurait mieux valu mettre la vraie voix de Godard plutôt que de singer celui-ci. C’est un peu vain. Le film est bon dans les scènes qui justement ne renvoient pas mot pour mot aux déclarations de Godard, comme la scène suivante qui, bien que fictive, en dit bien plus sur le tempérament du vrai Godard qu’une scène entièrement calquée sur la réalité :

Par ailleurs, Hazanavicius reproduit littéralement certains tics cinématographiques de Godard. D’accord, l’hommage est intéressant, avec la division du film en chapitres, les couleurs primaires, les collages, etc. ; mais au bout d’un certain temps, le film va au-delà du simple hommage pour tomber dans un travail de copiste faisant pâle figure par rapport à l’original. Car en fin de compte, c’est dans la stylisation que réside l’intérêt du film, dans ces passages où l’on sent que Hazanavicius a pris un malin plaisir à imaginer Godard en privé, dans un récit qui, bien que basé sur le livre d’Anne Wiazemsky, bien que reposant sur une armature de faits véritables, demeure une fiction. Louis Garrel ne fait qu’incarner un homme qui, d’une certaine manière, s’amusait aussi, dans ses déclarations publiques, à jouer à Jean-Luc Godard.

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