Quelques bonnes scènes (04)

Le Fantôme de la liberté (1974) de Luis Buñuel

Pour commencer, une scène issue d’un des derniers films de Buñuel. A cette époque le cinéaste enchaînait les films avec ce ton décalé et particulièrement corrosif que l’on retrouve dans cet extrait. Une fois de plus, c’est à une certaine bourgeoisie qu’il s’attaque, celle des années Pompidou-Giscard, en poussant jusqu’au ridicule ses petites manies, tout en parvenant, malgré tout, à rendre ses personnages intéressants et plus ou moins attachants. Pour exprimer toutes ces subtilités, les films du maître se devaient d’être servis par d’excellents acteurs. Il suffit de voir dans cet extrait à quel point Jean-Claude Brialy excelle avec sa tête des mauvais jours. Du reste, comme à son habitude, le cinéaste aime à piéger les spectateurs de la même manière qu’il piège ses personnages avec ces histoires quelque peu farfelues, d’un surréalisme parfaitement calibré.

 

Le Goût de la cerise (1997) d’Abbas Kiarostami

Un an après la mort du plus grand cinéaste iranien, il me semblait bon de revenir sur un de ses meilleurs films. Dans celui-ci, un homme d’une cinquantaine d’années, visiblement au bout du rouleau, rode avec son 4×4 dans les faubourgs de Téhéran à la recherche d’une personne – n’importe qui fera l’affaire –  qui voudra bien effectuer pour lui une tâche particulière, le genre de choses qui arrive une fois dans la vie. Il discute tour à tour avec les hommes qu’il ramasse au hasard, de leurs problèmes, de la vie, mais surtout de la mort, en particulier dans cet extrait, qui pourrait presque convaincre les spectateurs suicidaires à renoncer.

 

Domicile conjugal (1970) de François Truffaut

Une scène beaucoup plus légère que la précédente, tirée d’un très bon film de Truffaut, plutôt drôle et avec des acteurs pleins de vitalité, qui parviennent à donner une certaine authenticité, une spontanéité à leurs personnages, que l’on voit interagir au quotidien dans le même voisinage. C’est très parisien, très Nouvelle Vague et très réussi. Il n’y a guère besoin de commentaire, cet extrait se suffit très bien à lui-même.

 

Barry Lyndon (1975) de Stanley Kubrick

Voilà un chef-d’œuvre flamboyant, au sens littéral dans cette scène éclairée uniquement à la bougie. Pour rendre cela à l’écran, Kubrick, en grand innovateur qu’il était, utilisa des caméras de la NASA. Cette magnifique scène de séduction puis de coup de foudre est rendue encore plus forte par la musique de Schubert. Kubrick fut contraint d’utiliser une musique postérieure à la période représentée, l’histoire se situant en plein XVIIIème siècle. Il avait pourtant fait venir chez lui et écouté toute la musique du XVIIIème. Hélas, perfectionniste obsessionnel, il n’a pas trouvé ce qu’il voulait, à savoir une musique émouvante mais pas trop joyeuse, pas trop optimiste, ce qui est le cas de beaucoup trop de partitions du XVIIIème à ses yeux. Ça a l’air d’un détail comme ça mais c’est là le problème : Kubrick ne néglige aucun détail et prend des années pour amasser et dépouiller la documentation dont il a besoin pour ses films, un vrai artisan, doublé d’un tempérament quelque peu universitaire, un comble pour ce pur autodidacte. En tout cas la légèreté et l’élégance de ces gens du monde sont parfaitement rendues, jusque dans leurs costumes, un véritable éblouissement.

 

Bande à part (1964) de Jean-Luc Godard

Une scène très légère, une de ces petites respirations que Godard nous offre dans ses films. Celui-ci, dont le titre inspira le nom de la boîte de production de Tarantino, est un Godard facile d’accès comme le sont également A bout de souffle et Masculin Féminin. Dans les films du « Professeur », il y a toujours de bonnes trouvailles, de bonnes discussions, des petits jeux de mots, des citations bien placées, des montages-collages intéressants, et qui viennent tempérer ce qu’il peut y avoir d’agaçant dans son cinéma, la prise de son pourrie par exemple, en tout cas c’est ce qui me dérange le plus. Je me souviens m’être repassé au moins sept fois une scène de discussion entre Michel Piccoli et Fritz Lang dans Le mépris, juste pour déchiffrer ce qu’ils disaient tellement le son était mauvais, alors que le film fait probablement partie des trois meilleurs films du cinéaste, qui à cette époque était dans sa décennie fameuse.

 

Quatre garçons dans le vent (1964) de Richard Lester

Un extrait issu de cette comédie plutôt correcte, qui se regarde assez bien, mais qui manque un peu d’audace. Avec les Beatles comme acteurs principaux on aurait pu espérer un chef-d’œuvre, hélas c’est un cran en dessous. Mais c’est divertissant et cela reste un document intéressant sur l’un des plus grands phénomènes musicaux du vingtième siècle, et sur l’irrationalité ambiante qu’ils ont pu générer chez leurs fans, qu’ils tentent de fuir tout au long du film afin de préparer un show TV. La scène qui suit est une scène de répétition, l’une des meilleures scènes musicales du film. Mais là encore déception : ils sont bien filmés d’accord, mais visez-moi cette hérésie… Ils chantent en playback ! Alors pourquoi mettre cette scène dans la liste aux côtés de Kubrick, Buñuel et compagnie ? Et bien ne serait-ce que pour la mélodie, une des plus belles que le groupe ait jamais faite, et à cause de l’ancienneté de ce passage, tourné il y a plus d’un demi siècle, touchant à quelque chose qui me touche particulièrement dans le cinéma : le passage du temps. Les acteurs – et quiconque passe devant la caméra – vieillissent, on les voit vieillir au fil des décennies, on vieillit avec eux, puis on se retourne en arrière, et on se revigore en revoyant tout ça, cette énergie, cette vigueur juvénile dorénavant perdue, mais fixée sur la pellicule pour l’éternité, grand privilège des acteurs.

 

Docteur Folamour (1964) de Stanley Kubrick

En ces temps de crise à propos du nucléaire nord-coréen, un extrait de cette comédie grinçante ne devrait pas faire de mal. Celle-ci sortit sur les écrans peu après la crise des missiles de Cuba qui, en octobre 1962, faillit déboucher sur une Troisième Guerre mondiale, peut-être le seul moment dans l’histoire récente où on a failli y aller pour de bon. Dans ce film, un général parano envoie de son propre chef toute une escadrille de bombardiers nucléaires en direction de l’URSS. Pris de court, le président et ses conseillers ainsi que l’ambassadeur soviétique découvrent avec consternation cet acte de folie, en apparence très rationnel comme on peut le voir dans le premier extrait, et qu’il va bien falloir assumer. Ils s’enferment alors dans la « War Room » afin d’éviter au monde une boucherie suivie d’un hiver nucléaire. Discussions diplomatiques boueuses, quiproquos et proposition belliqueuses totalement déjantées de la part des conseillers « faucons », en passant par l’envoi de troupes américaines pour arrêter le général en question et les soldats, américains eux aussi, qui le protègent. Bref tout y passe, si bien que de nos jours, ce film nous paraît encore pertinent et a des chances de le rester pour longtemps. Il y a peu, un documentaire quelque peu complaisant d’Oliver Stone sur Vladimir Poutine a été diffusé, et le cinéaste en profita pour faire découvrir ce film au président russe, qui n’en avait jamais entendu parler, trouvant au final cette histoire très instructive.

 

Barry Lyndon (1975) de Stanley Kubrick

Encore Kubrick, une dernière fois c’est promis. La séduction et le coup de foudre ? On l’a vu c’est un succès. Le mariage avec Lady Lyndon ? Une alliance très avantageuse. L’ambitieux Redmond Barry, appelé dorénavant Barry Lyndon, a encore un obstacle : son beau-fils, qui ne supporte pas de voir sa noble mère se mésallier avec ce vulgaire bourgeois aux dents longues, craignant la dilapidation de l’immense fortune familiale par ce parvenu d’irlandais. A un moment ou à un autre, il devient alors nécessaire de crever l’abcès…

 

Ridicule (1996) de Patrice Leconte

Pour rester dans le XVIIIème siècle, de l’autre côté de la Manche cette fois, et afin de rester dans le registre « mort sociale », voici une scène assez cruelle, en particulier ce geste avec le feu de cheminée qui m’est resté longtemps en tête tellement c’était bien trouvé. Et puis aussi le simple fait de voir la tête de ces nobles complètement domestiqués, confinés à Versailles, à la merci de la grâce ou disgrâce du roi, qui peut intervenir en un clin d’œil. Y tenir son rang est une question de survie, noblesse oblige.

 

Rien sur Robert (1998) de Pascal Bonitzer

Une autre mort sociale, contemporaine cette fois-ci. Un critique de cinéma (Luchini) se retrouve dans le pétrin après avoir critiqué un film qu’il n’a même pas vu. Michel Piccoli (une de mes marottes avec Kubrick, Scorsese et quelques autres) nous livre une fois de plus une immense prestation, avec cette autorité naturelle qu’il déploie avec un charme qui séduit rapidement les gens, du moins ceux qui l’admirent plus qu’ils ne le craignent. Ce qui n’est pas du tout le cas du personnage joué par Luchini, qui collectionne les humiliations, s’apercevant un peu tard de la mécanique « dîner de con » dont il est victime.

 

Heat (1995) de Michael Mann

Après la scène de confrontation entre Barry Lyndon et son beau-fils, voici une autre rupture de l’ordre, de la civilité et du calme ambiant, dans un registre bien plus radical puisqu’il s’agit d’une fusillade de masse, l’une des plus réalistes que le cinéma ait pu représenter. Il n’y a ici aucune complaisance pour quiconque, on passe sans cesse du point de vue des braqueurs à celui des flics. En même temps il faut dire que Pacino et De Niro n’ont pas cessé de batailler pendant le tournage afin d’avoir chacun le même nombre de plans, c’est dire à quel point tout ça est millimétré, rejoignant ainsi le tempérament de Michael Mann, toujours soucieux en matière de précision et de symétrie. On remarquera également que les civils n’ont pas été oubliés, avec notamment ce passage effroyablement glaçant de réalisme sur le parking de supermarché entre 05 : 10 et 06 : 00, et qui nous fait ressentir ce que ça fait que d’être un civil non armé pris au piège face à un tir nourri. A cette époque nous étions dans les années 1990 et la crainte d’une fusillade de masse en pleine rue restait limitée à d’éventuels braquages ou tueurs isolés, il suffit de passer en revue les films réalisés au cours de cette période, par ailleurs très riche en bon polars.

 

Le Souper (1992) d’Edouard Molinaro

Un hommage pour finir. Claude Rich nous a quittés, laissant derrière lui une belle carrière et une poignée de grands rôles, dont celui-ci, un de ses meilleurs à mes yeux, incarnant à merveille l’un des personnages historiques les plus importants de la période 1789-1815 : Talleyrand, qui dans ce film soupe face au sulfureux Fouché, incarné par Pierre Brasseur, qui n’a pas moins de talent. Ce délicieux duel fait partie des meilleurs films historiques français, avec La Reine Margot également, chef-d’œuvre de Patrice Chéreau, deux films qui, si l’on prend ne serait-ce qu’une demi-heure pour étudier la période avant le visionnage, peuvent être appréciés jusque dans leurs plus petites allusions. On peut alors saluer ces cinéastes et ces acteurs d’avoir saisi avec tant de justesse l’esprit, l’atmosphère de ces périodes révolues.

Voici les liens renvoyant à mes trois premières sélections de scènes :

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