L’Enlèvement de Michel Houellebecq (2014) de Guillaume Nicloux

Septembre 2011. Une rumeur agite les médias. Michel Houellebecq aurait été enlevé. N’ayant donné aucun signe de vie depuis une semaine, certains vont même jusqu’à soupçonner Al-Qaïda. Or il n’en est rien. L’écrivain français parmi les plus vendus au monde est finalement réapparu, après un voyage au cours duquel il s’était passé de tout lien téléphonique et numérique. Un peu plus et une alerte enlèvement aurait été déclenchée. Ce fait véritable inspira Guillaume Nicloux au point d’en faire un film, avec l’écrivain dans le rôle-titre ! Celui-ci se révèle être un excellent acteur, doté d’un grand potentiel comique, chose confirmée par sa prestation dans Near Death Experience de Gustave Kervern et Benoît Delépine, film dont les thèmes sont très proches des romans de l’écrivain, à savoir culte de la performance, misère affective, dépression, suicide, … On y voit un Michel Houellebecq à la dérive, en décalage avec les exigences contemporaines, s’enfuyant seul dans la montagne avec la ferme intention d’en finir.

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Le film de Nicloux donne le ton d’emblée. On y voit l’écrivain mener une petite vie bien routinière, discutant avec ses amis et les admirateurs qui le croisent dans la rue, l’occasion pour lui de distribuer des jugements définitifs sur tous les sujets, culturels notamment. Mozart ? Un type surfait. Le Corbusier ? Un gros facho préfigurant les camps de concentration. Les conversations s’enchaînent, toujours avec un verre de pinard à portée de main, la cigarette entre le majeur et l’annulaire, l’écrivain allant même jusqu’à lever le mystère sur cette habitude. Il est intéressant de le voir discuter avec Françoise Lebrun, qui jouait le rôle de Veronika dans La Maman et la Putain (1973), film qui était également constitué d’une succession de discussions absolument passionnantes.

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La silhouette frêle de Houellebecq détonne dans les lieux où il se balade. A un moment, après s’être incrusté dans une messe d’enterrement, on le voit attendre un taxi, avec juste derrière lui une affiche avec un Ryan Gosling bien viril en une de Première. L’écrivain est en roue libre, et semble y mettre beaucoup de lui-même, si bien qu’il devient difficile de faire la part entre fiction et réalité, ce qui était sans doute l’intention du cinéaste : « Pour moi, Michel n’est pas un acteur. Je ne lui demande pas de jouer, juste d’être ». On peut appliquer ce principe à Gérard Depardieu, présent dans les deux films suivants du cinéaste, et qui livrait une prestation étonnante de naturel et de spontanéité, surtout dans Valley of Love (2015), dont le sujet fait écho à la vie personnel de l’acteur, qui incarne un père dont le fils vient de mourir.

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Valley of Love

Un jour, en rentrant dans son appartement, situé en haut d’une tour tout ce qu’il y a de plus moche, Houellebecq se fait enlever par trois types au physique imposant – deux sportifs et un gitan obèse. En les voyant utiliser un Polaroid pour photographier l’écrivain avec le journal du jour, on comprend vite que l’on a affaire à des amateurs.

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Un peu plus tard, tous reclus dans une maison de campagne avec deux p’tits vieux, ils n’ont rien d’autre à faire que de tuer le temps en attendant le versement de la rançon. La discussion reprend, avec les geôliers cette fois-ci. Ces derniers décèlent vite la fragilité de l’écrivain et surveillent sa santé, tentent de le ménager, et l’intéressé le leur rend bien, et va même jusqu’à faire une sorte de syndrome de Stockholm. Il négocie très bien son confort afin que sa captivité n’ait plus l’air d’en être une. On lui file des cigarettes, de l’alcool et autres gâteries, quelques livres aussi, avec une bibliothèque pas toujours à son goût, un peu trop de livres d’Alain Minc à ses yeux. L’écrivain est un peu passif, se laissant trimbaler d’un endroit à l’autre comme si cela n’avait rien d’anormal. On ne comprend pas toujours ce qu’il marmonne, sans doute a-t-il oublié son dentier, ses ravisseurs ne l’ayant pas laissé le temps de le remettre.

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Houellebecq met à profit sa captivité pour s’initier aux passions de ses geôliers, au free-fight notamment, et continue de donner son opinion sur tous les sujets, ce qui donne lieu à des conversations, parfois enflammées, souvent alcoolisées, sur des sujets aussi variés que la politique, l’histoire, Le Seigneur des Anneaux, le bodybuilding ou bien les tendances pédophilo-alcooliques dans les milieux littéraires.

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Les ravisseurs souhaitent, quant à eux, percer les mystères de la création littéraire en questionnant l’écrivain, qui leur donne un conseil très simple : s’ennuyer, ne rien faire, jusqu’à ce qu’une idée leur passe par la tête. Du reste, il faut être une éponge, être sensible à tous les détails de la vie quotidienne. L’écrivain prend également le temps de leur exposer ses convictions politiques, qui ne diffèrent guère de celles qu’il défend dans les médias comme on peut le constater dans cet extrait :

Au-delà de toutes ces discussions, une question reste en suspens : Qui va payer la rançon ? Certains évoquent François Hollande, ce qui ne convainc guère l’écrivain, qui semble ne pas en savoir davantage que ses ravisseurs. En vérité, il est tellement fatigué de la vie qu’il n’en a pas grand-chose à faire, citant la phrase de Kant quand celui-ci était sur le point de mourir : « C’est suffisant ». Houellebecq et la production avaient imaginé donner un rôle d’intermédiaire à Jacques Vergès. Un avocat sulfureux pour un écrivain sulfureux, ça aurait eu de l’allure mais cela n’a pas abouti du fait de l’âge de Vergès, mort quelques mois avant la sortie du film.

Sans avoir vu le film, on pourrait penser qu’il s’agit là de dialogues parfaitement ciselés, écrits d’avance, or c’est tout le contraire, le scénario n’indiquant que la succession des scènes et les thèmes abordés dans les discussions. Tout le reste a été improvisé et repose sur la repartie des acteurs qui, l’alcool aidant, font preuve d’une étonnante spontanéité, le point fort du film. Enfermés pendant les trois semaines de tournage, les acteurs ont vite lâché prise, oubliant presque les quatre caméras tournant en continu, comme en témoigne Nicloux : « C’est ce qui rend le film très organique. C’est un documentaire déguisé en fiction. On a vécu ensemble. Il y a eu beaucoup d’alcool, de repas, de drogues, de sexe ».

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Le cinéaste et l’écrivain poussèrent leur volonté de réalisme jusqu’à faire prendre de gros risques aux autres membres de l’équipe, notamment dans la scène – tournée en dernier au cas où – où Houellebecq roule à 300 Km/h sur autoroute. L’écrivain suscita la panique quand il s’arrêta pour écrire son testament et déposer celui-ci en lieu sûr, c’est-à-dire hors de la voiture, afin que ses dernières volontés ne disparaissent pas dans un hypothétique crash suivi d’un incendie. Certains se sont même demandé si l’écrivain n’organisait pas son suicide ! Mais au final, le véritable enlèvement du film était peut-être celui de l’ingénieur du son, qui se trouvait dans le coffre, sans possibilité de voir quoi que ce soit.

Pour finir, voici une musique de Chopin que l’on entend à plusieurs reprises, et qui contrebalance l’aspect comique du film avec une touche plus mélancolique :

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