L’arbre, le maire et la médiathèque (1993) d’Eric Rohmer

Pour clore cette présidentielle 2017, voici un film qui n’a absolument rien perdu de sa pertinence. Avec cette histoire de jeune maire provincial aux dents longues voulant bâtir une médiathèque en dépit des critiques de ses administrés, Eric Rohmer semble avoir pris le contrepied de tous ceux qui l’avaient qualifié de cinéaste bourgeois. En effet, chez Rohmer on était habitué à voir des personnages, très CSP+ en général, en vacances le plus souvent, en pleine oisiveté estivale, bavardant pendant des heures d’une manière toute philosophique, au plus grand plaisir du spectateur. Le huis clos estival et sentimental cède ici la place à un film plus politique, plus ouvert sur l’extérieur, avec un véritable regard sur la société du début des années 1990, ce qui est assez neuf de la part de Rohmer.

Le plus troublant est de constater, 25 ans plus tard, soit une génération, que ce film contenait en germe tous les problèmes actuels : désertification des campagnes, opposition de plus en plus forte entre celles-ci et les grandes villes, lien social qui se distend, brouillage (mais pas disparition) du clivage gauche/droite, machiavélisme élyséen, médias qui font et défont les réputations, libre-échange et mondialisation, les ratés de la décentralisation ou l’encore trop grande centralisation, c’est selon, ou bien les dérives en matière d’aménagement du territoire. Bref on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec les problématiques actuelles.

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Le cinéaste filme la campagne avec cette délicatesse qui le caractérise tant, cette manière toute impressionniste de filmer des paysages ruraux qui ne sont pas sans rappeler l’affiche de campagne de François Mitterrand en 1981, peut-être était-ce intentionnel. Rien n’est laissé au hasard, pas même les sons qui nous immergent dans la ruralité, ne serait-ce qu’avec le bruit du vent dans les arbres ou les cris des oiseaux. On s’imagine Rohmer derrière sa caméra, particulièrement sensible à cette ruralité, à cette paysannerie qui n’en finit pas de disparaître, un peu à la manière des peintres de l’ « Ecole » de Barbizon qui, dès le milieu du XIXème siècle, en pleine industrialisation, peignaient cette paysannerie traditionnelle dont ils pressentaient la lente extinction.

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Jean-François Millet - Des glaneuses
Jean-François Millet – Des glaneuses

Il ne faut pas pour autant penser qu’il s’agit là d’un film qui serait tellement poétique qu’il en deviendrait aérien, non. Car le film distille une ironie des plus féroces, en dépeignant une galerie de personnages parfaitement incarnés et réalistes, exprimant tour à tour leur avis ou intention à propos de ce projet central de médiathèque que le maire socialiste, incarné par Pascal Greggory, a imposé à ses administrés pour des raisons on ne peut plus politiciennes. En effet, il vaut mieux avoir un bon ancrage local avant de s’aventurer dans la conquête d’un siège à l’Assemblée nationale, sa compagne romancière, jouée par Arielle Dombasle, lui ayant conseillé d’ « intriguer » directement à Paris. Et l’intéressé de répondre : « Je déteste l’intrigue, j’aime mieux passer mon temps à séduire mes électeurs plutôt que les éléphants du parti ». Séduire. Bref tout est dit. Pour atteindre son objectif, il préfère faire le pari très original de l’authenticité, genre « y’en a marre de la politique politicienne, il faut du parler-vrai ».

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Ce maire socialiste aux allures de châtelain aime se balader dans son immense propriété ainsi que dans le « fief » vendéen qu’il administre. Pour autant, son ambition ne fait pas de lui quelqu’un de cynique, bien au contraire, il se révèle très affable et assez sympathique au final. Sa compagne, parisienne intégrale, s’émerveille comme une enfant devant les choses de la campagne, avant de se raviser en évaluant les mérites et inconvénients de la campagne par rapport à la ville. Dans des propos presque identiques à ceux qu’à pu tenir Woody Allen, elle voit la ville comme un lieu de tous les possibles, où tout peut arriver, contrairement à l’ennui des campagnes.

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Troisième acteur issu de la galaxie Rohmer, Fabrice Luchini laisse libre cours à sa colère et à sa verve en incarnant un instit décroissant, irréductible opposant au projet du maire, accusant celui-ci de vouloir abattre un arbre centenaire et de saloper la vue avec du tout-béton. Bref il est l’opposant numéro un à ce projet qui, aujourd’hui, ferait sûrement l’objet d’un référendum local.

Le maire, quant à lui, souhaite marquer les esprits avec un projet progressiste, qui s’opposerait alors à une vision plus traditionnaliste de la politique culturelle dans le nord de la Vendée, plus monarchiste, genre Puy du Fou, genre Philippe de Villiers.

Tous les acteurs sont impeccables, une constante chez Rohmer, même les petits rôles, que ce soit dans les gestes, la diction, la spontanéité apparente, on se ferait presque retourner par leurs arguments. Rohmer a toujours été un maître s’agissant de filmer les conversations, avec des dialogues très écrits, parfois trop, surtout dans le cas de la fille du personnage joué par Luchini, qui est peut-être la seule actrice à manquer parfois de naturel, dans le genre petite surdouée s’exprimant comme Simone de Beauvoir.

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Ce goût pour les mots, pour la parole, trouve sa plus belle expression dans les nombreuses joutes oratoires au sujet de ce projet de médiathèque, le genre à cliver tout un village en deux, entre progressistes et conservateurs. Chacun s’exprime dans son propre couloir, à l’image de Luchini qui proteste dans son coin tout en refusant de s’engager, il ne veut même pas adresser la parole au maire.

Afin de fuir les certitudes parisiennes de son rédacteur en chef, une journaliste, jouée par Clémentine Amouroux, décide de faire une enquête sur ce jeune maire et sur la commune qu’il administre, en interrogeant les habitants sur leurs aspirations et sur leur vision des problèmes, et ainsi coller au plus près du réel. On retrouve les clivages traditionnels : « Moi chuis vieux jeu, comprenez, chuis pas moderne » lâche un des habitants. On retrouve surtout les vieux poncifs de la politique genre « le réalisme est de droite, « la France est à droite ». Les Verts ? Des conservateurs, voire des réactionnaires. Sans parler du gouvernement socialiste, peu avare en magouilles électorales à l’approche des législatives. Bref, tout le spectre politique y passe.

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Le film est sorti en salles un mois avant les législatives de 1993, et semblait déjà annoncer la défaite écrasante des socialistes. Rohmer, qui écrivait la plupart de ses scénarios, a très bien senti les tendances lourdes de la politique française, si bien que son film nous parle encore de nos jours et n’a pas fini de nous parler. La richesse du propos rend le visionnage très stimulant, surtout en période électorale. Une certaine vérité se dégage de tout cela, que ce soit le comportement des personnages, leur engagement on non-engagement, et bien évidemment les rouages de la politique, toujours tiraillée entre des idées d’intérêt général et des ambitions personnelles, quand elle n’est pas dictée par des petits hasards accumulés.

Voici un extrait un peu plus long (27 min) que les deux précédents, et qui contient trois bonnes scènes. La première nous montre un geste devenu quasi préhistorique à l’heure des émissions podcastables à tout moment. Quant aux deux autres, elles rabâchent d’une manière assez ironique divers clichés sur la politique.

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