Silence (2016) de Martin Scorsese

Trois ans après Le Loup de Wall Street, chef-d’œuvre brillamment excessif qui éleva la vulgarité au rang d’art, Martin Scorsese nous revient fort d’une inspiration renouvelée, avec cette histoire de missionnaires jésuites dans le Japon du XVIIème siècle, formidablement mise en images, revisitant au passage un thème cher au cinéaste et ce depuis le début de sa carrière : la crise de foi. Comment concilier sa foi religieuse avec la cruauté de ce monde ici-bas ? Telle est la question que se sont posée bon nombre de personnages scorsesiens, à commencer par Harvey Keitel dans Mean Streets, pour qui les sermons et les prières n’étaient pas plus que des mots, une routine qu’on exécute pour sauver les apparences et faire plaisir à la famille. Et que dire de ce Jésus incarné par Willem Dafoe dans La Dernière Tentation du Christ, sinon qu’il dérogeait quelque peu aux « Ecritures », provoquant la foudre de chrétiens intégristes  qui menacèrent alors de poser des bombes dans les cinémas qui commettraient l’ « outrage » de diffuser ce film. Ils n’ont, semble-t-il, guère apprécié le fait de voir Jésus faire un petit détour au lieu de mourir, descendant de sa croix après avoir crié « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », pour ensuite vivre une vie tout ce qu’il y a de plus profane, accompagné d’une femme avec qui il a des enfants. Scandale ! De là à menacer les spectateurs de se faire massacrer, c’est un peu excessif, mais pour les plus radicaux il n’y a qu’un pas. Toujours est-il que cela n’empêcha pas le cinéaste de continuer sa réflexion sur la foi et la spiritualité, notamment dans Kundun, qui évoquait le Dalaï-Lama, mais surtout avec ce film, Silence, qui lui permet de concrétiser un projet qui mit 28 ans à se concrétiser, c’est dire à quel point ce film lui est personnel.

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En effet, on comprend à quel point il fut compliqué pour lui d’aborder avec le plus de justesse un sujet en parfait accord avec sa foi personnelle, lui qui, adolescent, avait même envisagé de devenir prêtre. Outre cette volonté de bien faire, cette longue gestation témoigne également de sa difficulté à trouver des financements, du fait du caractère religieux du synopsis, qui a pu rebuter d’emblée. Car Scorsese apporta sa griffe au scénario, ce qu’il fait rarement, la dernière fois remonte à Casino (1995). Le scénario de Silence est inspiré d’un roman historique de Shûsaku Endô, que le cinéaste découvrit peu après la sortie de La Dernière Tentation du Christ (1988). Le budget s’avéra finalement on ne peut plus correcte, environ 50 millions de dollars, le tout accompagné d’une totale liberté de création, comme d’habitude, facile à négocier quand on s’appelle Scorsese ou Tarantino, quand chaque nouveau film est attendu comme le Messie, et que nous autres spectateurs ne prenons pas trop de risques en prédisant qu’il fera partie des meilleurs films de l’année. Le nouveau Scorsese ne déroge pas à la règle. Le résultat ? Un film particulièrement beau visuellement, au réalisme bluffant, avec ces magnifiques paysages, tournés à Taïwan, et qui ne sont pas sans rappeler ceux de Ran d’Akira Kurosawa, des personnages parfaitement incarnés et un rythme qui tranche avec les derniers films du cinéaste, avec un montage toujours assez vif mais délesté du côté fiévreux qui caractérisait certains de ses films les plus célèbres.

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Ran (1985)

Et que dire de l’ambiance sonore, sinon qu’elle établit parfaitement le parallèle entre l’hostilité de l’environnement naturel, avec cette végétation luxuriante, et celle du Japon, qui souhaite bouter dehors ces missionnaires arrogants qui croient apporter La Vérité à des peuples considérés comme primitifs. Bref, sur certains points c’est un peu le pendant asiatique d’Aguirre, la colère de Dieu, que j’avais analysé l’année dernière. Dans les deux films il y a ce choc des altérités, l’incapacité à comprendre et à tolérer la culture de l’autre, bref ces rendez-vous manqué entre peuples, qui se sont souvent terminés dans un bain de sang.

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Silence. Titre intrigant voire mystérieux vu de loin, mais pas tant que ça quand on connaît un tant soit peu les obsessions du cinéaste, sur la foi notamment. Dès la première demi-heure, on comprend vite qu’il est question du silence assourdissant de ce Dieu pas fichu de manifester un quelconque signe de son existence et de son amour envers les hommes, pour qui il avait accepté de se sacrifier afin de racheter leurs péchés. Si même dans les circonstances les plus terribles il ne se manifeste pas, alors le doute est permis, et les certitudes, ébranlées. Les missionnaires jésuites tentent de poursuivre, non sans difficultés, l’évangélisation du Japon, entamée dans la seconde moitié du XVIème siècle. Mais au vu des premières scènes, on comprend vite que la greffe ne prend pas, le rejet est même on ne peut plus radical, et c’est au tour des gouverneurs-inquisiteurs japonais de reprendre la main afin d’extirper le christianisme du pays, et ainsi rétablir l’harmonie bouddhiste. La scène d’ouverture nous laisse apprécier l’inventivité des tortionnaires, qui n’est pas sans rappeler toutes les trouvailles en matière de cruauté que pouvaient comporter les films de gangsters réalisés par le cinéaste. Les scènes d’abjuration, plus légères, nous montrent des chrétiens contraints d’écraser avec leur pied une icône du Christ ou de Marie en signe de renoncement. C’est assez curieux car ces chrétiens marchent dans la boue avant d’écraser les icônes et celles-ci demeurent par on ne sait quel miracle, immaculées.

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Le film se situe au début de l’époque dite « d’Edo », cette période de l’histoire japonaise marquée par l’avènement de la dynastie des Tokugawa, mais surtout par la fermeture du pays sur lui-même suite aux tentatives de colonisation de la part des occidentaux, qui voyaient dans le Japon – bien moins connu des Européens comparé à la Chine – un autre Nouveau Monde à évangéliser. Pour se protéger de tout désordre provenant de l’extérieur, les gouverneurs japonais participent alors à une vaste entreprise de persécution, les japonais récemment christianisés se voyant alors contraints d’abjurer leur foi, de crainte de finir sur le bûcher. Il en va de même des deux missionnaires jésuites qui, eux, se retrouvent pris au piège et contraints à la clandestinité. Ces derniers sont incarnés par deux jeunes pousses très prometteuses du cinéma américain de ces dernières années, Andrew Garfield, que l’on a pu voir dans The Social Network ou The Amazing Spider-Man, et Adam Driver, qui vient de jouer dans Paterson, le nouveau film de Jim Jarmusch.

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Fort heureusement, les deux missionnaires se font aider par leurs derniers fidèles, qui vivent dans une misère telle que leur arrivée prend des allures de retour du Messie. Les foules sont en soif de rédemption : confessions à la chaîne, prières dans tous les sens, bref la détresse est palpable et tout cela prend vite l’apparence d’un immense appel à l’aide. Au vu de leurs conditions de vie, contraints de prier dans des grottes, en cachettes, comme les chrétiens des premiers siècles, il devient alors urgent de leur redonner de l’espoir. C’est dans le même genre de dénuement, matériel en tout cas, que les missionnaires tentent de survivre afin d’accomplir ce pour quoi ils sont venus : sauver leur mentor, disparu depuis un moment, avant qu’il ne périsse sous le coup des persécutions. Ce dernier est joué par Liam Neeson, tout en sobriété, et qui avait déjà incarné le rôle d’un jésuite en Amérique dans Mission, de Roland Joffé. On guette le moment où l’on croisera enfin ce personnage, dont on ne connaît la situation que par des rumeurs, un peu à la manière du colonel Kurtz dans Apocalypse Now, présent tout au long du film sans vraiment être là, une présence légendaire en quelque sorte, du moins jusqu’à sa rencontre dans la deuxième moitié du film.

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Le missionnaire incarné par Andrew Garfield semble, quant à lui, revivre certaines étapes de la vie du Christ, qu’il souhaite imiter, du moins à certains moments. Et même si ce n’est pas le cas, c’est les événements et les circonstances qui l’obligent à revivre ces moments de la vie de Jésus. Pour s’en convaincre, il suffit de s’en remettre aux pistes de réflexion que le cinéaste a pu distiller dans ses très nombreuses interviews pour la promotion de son film, car même quand il s’agit de promouvoir ses films, Martin Scorsese n’est pas du genre à faire les choses à moitié : visite au pape François, projection privée devant une assemblée de jésuite,… Alors voilà la citation : « Silence, selon moi, c’est l’histoire d’un homme qui croit marcher dans les pas du Christ et se retrouve soudain à endosser le rôle de Judas. » Judas ! En effet, on ne pouvait pas y échapper, surtout dans le cinéma de Scorsese, où l’on voit souvent cette figure du traître. La traîtrise y est toujours mise en lien avec la faiblesse, la lâcheté des personnages : un gangster qui se met à table, dénonçant ses amis afin de sauver sa peau dans Les Affranchis, ou bien Johnny Boy dans Mean Streets, dont le comportement irresponsable entraînait son meilleur ami sur la voie de la trahison. Scorsese a même fait un rapprochement entre ce personnage et Kichijiro dans Silence. Tout au long du film, on voit ce dernier abjurer puis revenir vers le christianisme, avant d’abjurer de nouveau. Au final il inspire davantage de pitié que de haine, du moins c’est ce que considère le missionnaire incarné par Andrew Garfield.

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Il est par ailleurs intéressant de voir que ce dernier a une chevelure assez proche de celle du Jésus de Pasolini dans L’Evangile selon saint Matthieu, film que Scorsese a pu citer dans ses interviews. En outre, Andrew Garfield et Adam Driver ont 32 ou 33 ans, comme Jésus au moment de sa crucifixion, mais ça n’a peut-être rien d’intentionnel.

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L’Evangile selon saint Matthieu (1964)

Pour en revenir au parallèle fait entre le christianisme des premiers siècles et l’évangélisation du Japon, il est frappant de voir les même logiques à l’œuvre, notamment dans la persécution des chrétiens par les Japonais, qui aboutissent au même résultat contreproductif que les persécutions romaines, à savoir le renforcement de la religion combattue par la création de martyrs. Comme dans tout affrontement entre religions et visions du monde opposées, l’apprentissage de la tolérance et le respect de l’altérité ne se produisent qu’après un bain de sang. Le film condense cette évolution séculaire dans les 2h40 que dure le film, avec bien plus de persécutions que de compréhension. D’ailleurs tout y passe, il y en a pour tous les goûts : bûchers, décapitations, chrétiens saignés en étant pendus par les pieds,… Mais il y a surtout cette scène terrible ou des chrétiens sont crucifiés juste au bord de l’océan, avec la marée qui monte progressivement jusqu’à engloutir quasi totalement les persécutés, qui sont battus par les vagues pendant que les inquisiteurs et des badauds attendent leur mort sur la plage.

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Ainsi donc, Martin Scorsese, 74 ans, n’a pas fini de nous surprendre, chacun de ses films constitue une véritable leçon de cinéma, tant la maîtrise saute aux yeux. D’après lui, son prochain film a de grandes chances de voir le jour dans les mois qui viennent, les financements sont en passe d’être bouclés. Il s’intitulera The Irishman, avec au casting Robert De Niro et peut-être Al Pacino et Joe Pesci, dans une histoire de vieux gangsters portant un regard rétrospectif sur leurs vies de criminels, des années 1950 aux années 1970. Le cinéaste, toujours fidèle à ses obsessions, a bien précisé que « l’idée c’est qu’il va falloir payer le prix moral pour avoir vécu cette vie-là ». A suivre…

En bonus, voici une compilation des « God watching shots » – plans en plongée où le spectateur se retrouve à la place de Dieu – dans le cinéma de Scorsese :

La critique d’Aguirre, la colère de Dieu, le film de Werner Herzog, que j’ai mentionné en début d’article :

https://7emeart.wordpress.com/2016/03/22/aguirre-la-colere-de-dieu-1972-de-werner-herzog/

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