Tokyo Sonata (2008) de Kiyoshi Kurosawa

Rien ne va plus au Japon, tout est en crise, tout fout le camp : familles, individus, société, « c’est la déglingue » comme dirait Luchini, autant dire tout de suite que ce drame familial a de quoi nous filer le bourdon. On assiste à la lente désintégration d’une famille, dans une société bien particulière, celle du Japon, dont personne n’ignore qu’elle demeure une société conservatrice, pour ne pas dire étouffante, élevant à un point sensible les sentiments de honte et de culpabilité chez les individus, le cinéaste ne se prive pas de le montrer, d’une manière assez féroce le plus souvent. Il n’y a plus de samouraïs, mais le culte de l’honneur demeure, si bien que, après avoir été licenciés, les pères de familles s’abandonnent à toutes les bassesses afin de cacher la perte de leur statut à leurs enfants et à leurs femmes, cantonnées au foyer. L’autorité paternelle se fissure de toutes parts et n’est plus qu’une fiction, que les pères se tuent à maintenir coûte que coûte, honneur oblige. Pour les moins courageux, pour ceux qui ne veulent pas se plier aux injonctions sociales, c’est la réclusion – voyez l’ampleur du phénomène des « hikikomoris », ces ados et jeunes adultes qui vivent des mois durant enfermés dans leur chambre – voire le suicide, certains vont même jusqu’à présenter cette dernière solution comme étant un trait culturel typiquement japonais.

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Le film se focalise surtout sur la désintégration du modèle familial japonais, désormais suranné dans un Japon postmoderne aussi libéral et capitaliste que les Etats-Unis, certaines répliques laissent entrevoir une forme de complexe d’infériorité, avec l’effet du bon élève qui souhaite radicaliser le modèle occidental. Sans parler de la concurrence salariale chinoise, qui ne risque pas d’améliorer le moral des travailleurs japonais, qui doivent alors se résigner à des jobs alimentaires, pour lesquels ils sont capables de s’abaisser à toutes les humiliations possibles et imaginables, notamment dans cette scène où le personnage principal, un père de famille récemment licencié, passe un entretien d’embauche avec un manager qui, histoire de voir jusqu’où il est prêt à aller, le convainc de montrer ses talents en karaoké. On ne le voit pas chanter car on enchaîne directement avec un autre plan où l’on voit le père, peu après l’entretien, se déchaîner contre des poubelles au détour d’une rue, distillant par là même un effet humoristique, presque burlesque.

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Le sentiment d’humiliation est aussi plus global, le Japon étant en grande partie défendu par l’armée américaine, que l’aîné de la famille souhaite intégrer afin qu’il y ait au moins un Japonais défendant son pays. Les enfants méprisent l’autorité de leurs pères et de leur profs – voir la scène hilarante où le plus jeune fils humilie en public son professeur – de la même manière qu’ils rejettent ce que leur pays est devenu, qui plus est en temps de crise, une crise qui n’en finit pas de mettre à mal les fondamentaux de la société japonaise, une mutation est à l’œuvre et celle-ci se fait dans la douleur, c’est le moins qu’on puisse dire.

Pour ce qui est de la forme, on constate certaines particularités qui font que celle-ci est raccord avec l’aspect dramatique et déprimant du film, notamment le fait qu’il y a peu de plans sur les visages, les personnages sont le plus souvent filmés de loin, c’est assez frappant quand on les voit attablés en train d’échanger des bribes de conversation, peut-être pour souligner la vacuité de leurs échanges – là c’est le moment de ressortir le concept d’ « incommunicabilité » – ainsi que leur petitesse dans cette société socialement brutale et déshumanisée. Les décors ne nous font pas dire le contraire au vu de leur austérité. L’ensemble est visuellement froid, terne, assez grisonnant, on a vite une overdose de béton, surtout quand on voit ces petites ruelles, goudronnées et marquées à la peinture blanche comme si c’était une route à forte circulation, ce qui donne un effet assez oppressant là où des pavés auraient pu davantage détendre l’atmosphère.

Bref, c’est parfois moche, mais c’est sans doute du moche délibéré, dans ce contexte pas besoin de surligner la détresse existentielle des personnages. Un matin, le père de famille, qui peine à occuper son temps libre, qu’il s’astreint à passer à l’extérieur de chez lui, observe à un carrefour la masse des travailleurs, qui marchent dynamiquement en direction de leur lieu de travail, et pour ne pas être exclu du mouvement, il finit par marcher dans la même direction.

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Les axes de la caméra viennent naturellement renforcer la cruauté du propos, avec ces plans en plongée qui soulignent la petitesse et la fixité du père-chômeur, en contraste évident avec l’agitation urbaine et le mouvement permanent des travailleurs, des métros et autres moyens de transport.

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Après, hors de toute métaphore, il y a quelques mouvements de caméra intéressants d’un point de vue purement esthétique, avec des travelling latéraux pas trop mal, notamment lorsque la caméra accompagne le mouvement d’un véhicule à la même vitesse que celui-ci, c’est un peu étrange car, d’une certaine manière, on a l’impression de faire du surplace même si le véhicule avance, mais bon,  je n’irai pas jusqu’à donner une signification à cela. Toujours est-il que l’impression de mouvement du véhicule est moins flagrante que quand la caméra est fixe et que l’on voit clairement les personnages et les véhicules se mouvoir dans l’espace.

Pour en revenir au sujet du film, chaque membre de la famille à sa propre vie à l’extérieur du foyer, chacun prend des directions différentes, pour finalement converger, à la fin de la journée, au même foyer, où ils se retrouvent, du moins physiquement. Cette convergence est matérialisée dans la composition de certains plans, récurrents, où l’on voit le père revenir chez lui, ainsi que son fils, en empruntant des chemins différents qui finissent par se rejoindre. Ils continuent alors le chemin ensemble, sans échanges, sans véritable chaleur humaine, deux solitudes marchant côte à côte.

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Les enfants sont de cette génération qui souhaite faire exploser le carcan familial, pour pouvoir affirmer leur individualité, en vain. C’est ce qu’expérimente le plus jeune des deux enfants, dont le souhait de faire du piano est torpillé par un père qui, déjà humilié dans le monde du travail, tente, maladroitement le plus souvent, de garder la main sur ce qui lui reste, sa famille, tout en essayant, de manière pathétique et conformiste, de maintenir son image paternelle, celle que la société exige de lui. Ce ton pathétique donne lieu à d’agréables respirations humoristiques, notamment quand le père, au chômage, erre toute la journée dehors avec costume et attaché-case, pour que sa famille ne puisse pas découvrir sa situation.

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Il finit même par rencontrer une connaissance, chômeur également, qui se livre à la même supercherie. Ce dernier a même programmé son téléphone pour que celui-ci sonne à heures régulières, histoire d’avoir l’air affairé. Les deux compères viennent ensuite grossir la file d’attente à la soupe populaire, avec ce petit côté crise de 1929 version japonaise. Avant d’être une crise globale, c’est avant tout une crise individuelle, chacun voyant son monde à lui être remis en cause, et ses certitudes, ébranlées. Le plus jeune des deux enfants découvre par hasard le piano, qu’il apprend en cachette pour éviter la fureur paternelle, mais il n’est pas le seul à se sentir à l’étroit dans cette société.

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Tout le monde étouffe, les personnages sont déçus de la tournure que prennent leurs vies, si bien que le père de famille, vautré dans les poubelles après avoir couru toute la journée on ne sait où pour fuir son lieu de travail – où il est nettoyeur, après avoir été cadre administratif – finit par hurler « je veux tout recommencer ».

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Mais la première à étouffer n’est-elle pas finalement sa femme ? Elle qui s’est dévouée à ses enfants, recluse à la maison, et dont le désir de fuite finit par se manifester à l’occasion d’un drame. Elle est même prête à se laisser aller  à une sorte de syndrome de Stockholm – ceux qui ont vu le film comprendront – afin de donner un peu de piment à sa vie.

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Elle termine sur une plage et se retrouve face à la mer, qui peut évoquer la mort, une impasse ou bien un infini dans lequel on a du mal à se retrouver, ou peut être rien du tout qui sait. Je dis ça car j’ai pu lire, notamment sur Critikat, une critique de ce film, bien écrite, bien construite certes, mais dans laquelle l’auteur s’acharnait à faire des analogies avec le travail d’autres cinéastes, japonais ou occidentaux, avec notamment cette phrase un peu tirée par les cheveux, je vous la donne en mille : « Kurosawa intègre aussi des bribes d’actualités – à la manière d’un Godard – qui nous informent sur les relations internationales entre le Japon, la Chine et les États-Unis. » Comme si Godard avait été le seul à avoir utilisé ce procédé. Mais bon, faire référence à Godard ça fait toujours bien dans une critique, or la critique de ce critique croule presque littéralement sous les références. En outre, quand on lit les entretiens avec le cinéaste, on constate que celui-ci a voulu sciemment se détacher des cinéastes qu’il aime, en particulier Yasujirô Ozu, afin de mieux exprimer sa singularité. Notre bon vieux critique, qui à son petit niveau et une bonne culture il faut bien le reconnaître, pèche néanmoins par excès de références. Parfois il vaut mieux laisser une question en suspens plutôt que d’essayer de meubler et d’enjoliver à tout prix. Mais pour en revenir à la scène dont je parlais plus haut, bien qu’il y ait matière à plusieurs interprétations en ce qui concerne la mer, il n’en va pas de même pour la signification de l’aube qui irradie peu à peu le personnage, là les spectateurs, y compris moi-même, parvenons à la même conclusion : l’espoir semble poindre à l’horizon.

En tout cas, cela m’a renforcé dans mon idée qu’il faut toujours s’informer un tant soit peu sur le point de vue des cinéastes par rapport à leur propre création, ce qui évite les interprétations abusives. Dans le cas contraire on finit comme les cinéphiles de Room 237, avec leurs interprétations de Shining qui, pour certaines car d’autres sont plus crédibles, finissent par se vautrer dans la théorie du complot. Bref, gardons-nous de surinterpréter, ce qui n’empêche nullement de tracer quelques voies d’interprétation, qui peuvent être contredites. Mais surtout, surtout, évitons de nous enfermer dans des certitudes indéboulonnables. Si vous voulez tout rationaliser, donner une réponse à tout, faites des maths, la critique cinéma n’est pas une science, encore moins une science exacte. A mes yeux, la critique doit aider à faire aimer, et pour ce faire, il faut présenter, expliquer, analyser, et réussir ce qui est peut-être le plus grand défi de la critique cinématographique comme de toute critique d’art en général : parler visuellement, parvenir à communiquer quelque chose de l’atmosphère d’une œuvre, afin d’encourager le lecteur à voir celle-ci par lui-même, pour qu’il se fasse ensuite son propre avis, qu’il juge l’œuvre par lui-même, pour ensuite confronter ce jugement avec d’autres, dans un dialogue sans fin, car il est illusoire de croire qu’il pourrait y avoir un jugement définitif et objectif qui clorait le débat. Bref on peut polémiquer, mais il faut également savoir accepter le fait qu’il y ait des avis divergents. Tout le monde n’a pas eu le même vécu, la même expérience, le même parcours de vie, donc tout le monde ne sera pas touché de la même manière par un même film.

Pour en terminer avec Kiyoshi Kurosawa, je tiens à préciser que j’ai été davantage touché par un film plus récent de ce cinéaste, Vers l’autre rive, dans lequel un homme, qui s’était suicidé, semble-t-il à cause d’un travail trop prenant, retrouve sa femme, bien vivante, elle, et qui trouve là l’occasion de découvrir chez son mari des facettes qu’elle ne soupçonnait pas, bref c’est un très beau film, avec une très jolie musique, qui selon moi comble le manque de musique du film que je viens de critiquer, bien qu’il se nomme Tokyo Sonata.

Voici une petite vidéo, qui renvoie à la première phrase de cette critique :

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