Van Gogh (1991) de Maurice Pialat

Ce très beau film met en scène les dernières semaines de la vie de Vincent van Gogh, que Jacques Dutronc incarne à la perfection. Ce dernier a su donner du souffle et de l’intensité à sa prestation, ce qui était loin d’être gagné pour un rôle pareil. En outre, on sent que Pialat a mis un point d’honneur à restituer de la manière la plus sobre et réaliste l’atmosphère de l’époque, celle de ce monde rural à la temporalité si particulière, éloigné de l’agitation de la capitale et des grandes villes en cours d’industrialisation, mais encore hanté par le souvenir du désastre de 1870-71. Par moments, le cinéaste nous gâte avec de véritables plans-tableaux, avec le vent chaud de l’été soufflant sur les blés mûrs, puis Van Gogh que l’on voit avec son matériel au milieu de ce paysage, maniant son couteau et ses pinceaux avec assurance, peignant avec de généreuses couches de peinture, ajoutant ici et là un peu de couleur, dans sa quête angoissée pour exprimer toute la passion et le talent qu’il porte en lui.

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Talent qu’il est conscient de posséder car malgré toute l’exigence qu’il peut avoir envers lui-même, il laisse entendre au cours d’une dispute avec son frère Théo que sa peinture vaudra de l’or. Le film joue beaucoup sur les différences entre Vincent et son frère, ils ne vivent pas dans le même monde : si Théo est un marchand d’art bien installé, Vincent, lui, a surtout parcouru les milieux les plus humbles, que ce soit en Belgique auprès des mineurs, à l’époque où il voulait devenir pasteur, et où il assista à la plus effroyable misère ; puis dans cette France encore très majoritairement rurale, à Arles et enfin à Auvers-sur-Oise de mai 1890 à sa mort le 29 juillet 1890.

Le film se focalise uniquement sur cette dernière période, au cours de laquelle Van Gogh est pris en charge par le docteur Gachet, un collectionneur amateur d’art et peintre du dimanche, et qui, en plus de le soigner, est l’un des seuls à miser sur son talent. Sans ce médecin ainsi que d’autres grands mécènes comme le marchand d’art Paul Durand-Ruel, les impressionnistes et néo-impressionnistes auraient émergé bien plus difficilement voire pas du tout pour certains, car la critique avait été peu élogieuse voire méprisante envers les impressionnistes et autres tenants de la modernité picturale, mépris qui, de nos jours, prête davantage à rire.

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Comme le montre très bien le film, Van Gogh a beaucoup souffert de ne pas être reconnu par sa famille qui, à ses débuts, ne croyait pas en son potentiel. Dans la dernière partie de sa vie à Auvers-sur-Oise, il n’était pas du tout certain de connaître un jour le succès. Dans le film on le voit assailli par ce doute si caractéristique chez ce genre d’artiste, passionné et probablement perfectionniste, jusqu’au surmenage. Dans sa dernière lettre à son frère, commencée quelques jours avant son suicide puis retrouvée sur son corps agonisant, Van Gogh exprimait très clairement son engagement total dans la peinture : «Eh bien, mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison ». Pourtant, le docteur Gachet, qui a aussi été le mécène de Cézanne et d’autres peintres, l’encourage à persister dans sa création car le succès pourrait très bien surgir prochainement.

Ce doute de Van Gogh est nourri par le fait qu’il est parfaitement conscient de faire un pas de côté par rapport aux autres peintres de cette époque, avec tous les risques que cela comporte. Il n’y a qu’à voir ces scènes d’engueulades avec le peintre qui partage son atelier mais pas sa vision de la peinture, sans doute un clin d’œil à sa relation tumultueuse avec Gauguin.

En effet, c’est faire preuve d’un grand courage que de persister dans cette voie, car ce doute se mêle à l’angoisse de ne pas pouvoir assurer sa propre subsistance. Vincent est sous perfusion grâce à son frère qui l’entretient. Il exprimait déjà cette angoisse de subsistance dans une lettre de 1882 : « Moi aussi, je connais ce doute. … Tout le temps que je travaille, j’ai une confiance illimitée dans l’art et dans ma réussite, mais dès que je suis surmené physiquement ou aux prises avec des difficultés d’argent, j’éprouve moins intensément cette foi et je me retrouve en proie à un doute que j’essaie de vaincre en me replongeant derechef dans le travail. »

Mais quand Vincent comprend que Théo ne pourra pas le financer éternellement, cette fois c’en est trop. Assisté par son frère et par le docteur Gachet qui tente de le soigner, Van Gogh tient le même genre de discours que bon nombre de dépressifs, car comme ces derniers il souffre d’être une charge pour ses proches et pense qu’il doit les libérer du poids qu’il représente, du moins c’est ce qu’il croit. Pour autant, Vincent n’est pas tout seul, il trouve un éphémère réconfort auprès des femmes, auprès de Marguerite, la fille du docteur Gachet, mais également auprès d’une prostituée qu’il a connue par le passé, et qui fait partie d’une troupe itinérante un peu bohème, bref le cinéaste a, semble-t-il, voulu décliner les différents modes de vie de l’époque.

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Mais en dépit de ce répit, Vincent est si fragile psychologiquement qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’il s’effondre, il ne tient plus qu’à un fil, et est de nouveau tenté par l’automutilation. Notamment dans la scène où il se regarde dans un miroir avec un air parfaitement déterminé, tout en se pointant une arme sur le front. La pulsion suicidaire est parfois plus ironique, notamment quand il saute solennellement dans l’Oise, provoquant la panique chez ceux qui l’on vu faire, à commencer par son frère. Le film alterne assez souvent entre des moments festifs et de franche rigolade – notamment la scène où Vincent imite Toulouse-Lautrec en se moquant de sa petite taille – et des scènes plus tourmentées.

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Henri de Toulouse-Lautrec

La composition de certains plans n’est pas sans rappeler certaines peintures de l’époque, avec ces scènes de détente collective où tout le monde danse en plein air au bord de l’eau.

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Auguste Renoir - Bal du moulin de la Galette
Auguste Renoir – Bal du moulin de la Galette

Ces joies collectives tranchent par rapport aux scènes où Vincent commence à dérailler, se brouillant avec son frère, méprisant les critiques d’art parisiens qu’il qualifient de « cloportes », ou bien en engageant une relation discrète, dans les champs le plus souvent, avec la fille du docteur Gachet. Bref il prend le risque de se mettre à dos ses seuls soutiens, sans lesquels il s’effondrerait sur lui-même. Néanmoins, même s’il n’est pas très courtois, il ne déteste pas totalement l’humanité, car il ne rechigne pas à faire le portrait de certains villageois, notamment celui d’un jeune homme un peu simplet, dont la marginalité semble faire écho à la sienne en tant que peintre angoissé et solitaire, « le monde est bien fait, il y a même une place pour l’idiot du village » dit-il à son propos.

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Mais malgré ses tourments, Van Gogh demeure un bourreau de travail. D’après les spécialistes, il effectua environ 70 toiles durant les deux mois qu’il passa à Auvers-sur-Oise. Le film nous montre le processus créatif de Van Gogh, on voit les œuvres en train de se faire. Celles-ci sont débutées en plein air puis fignolées en atelier, et Théo, quant à lui, est censé les écouler sur le marché de l’art. Mais les œuvres de Vincent n’ont pas de succès, c’est un incompris, un « suicidé de la société » comme le qualifiait Antonin Artaud. Théo finit même par avouer à sa femme qu’il n’aime pas la peinture de son frère, autant dire que ce n’est pas sa priorité dans les affaires qu’il conclut quotidiennement à Paris. Au passage, les discussions dans le couple sont parfois marquées par des plans bien pittoresques, notamment la scène où Théo aide sa femme à prendre une douche façon XIXème siècle, une sorte de synthèse des deux œuvres suivantes, pour aller vite :

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Edgar Degas - Le Tub
Edgar Degas – Le tub
Ingres - La Source
Ingres – La Source

Bref, Théo et sa femme jugent Van Gogh du haut de leur confort, cette dernière y allant aussi de ses critiques en le traitant d’épave, « sa vie est un désastre » dit-elle. Marguerite, quant à elle, reproche à Vincent son égoïsme et de ne penser qu’à la peinture, notamment dans cette scène saisissante dans un train où Vincent, après avoir couché avec elle, s’assoit sur une banquette puis se fige, le visage crispé, le regard fixe, bourré de douleur et de mélancolie. Marguerite finit par le secouer et lui hurle dessus en lui disant ses quatre vérités, mais Vincent, en retour, ne la violente pas plus que ça, car il n’est pas fondamentalement mauvais, il est plutôt du genre à retourner la violence contre lui-même. Même le masque du très affable docteur Gachet finit par craquer, surtout en apprenant que sa fille s’est entichée de ce peintre déglingué, de ce moins que rien, du moins c’est ce qu’il sous entend. En même temps c’est souvent dans les moments de colère que se dévoile la véritable opinion que l’on a des gens, bref on assiste une fois de plus à l’hypocrisie bourgeoise fin-de-siècle avec cet homme aisé, portant en étendard des valeurs libérales mais à condition qu’elles n’affectent pas trop sa situation personnelle. Même si le cinéaste n’insiste pas trop sur ce sujet, on constate que les bourgeois et les habitants environnants se mélangent peu, et quand c’est le cas, la maladresse guette, on le voit nettement dans la scène où Gachet, pas très à l’aise, va dans un bistrot un peu miteux, espérant y trouver Van Gogh qu’il cherche depuis un moment.

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Bref le clivage social est assez net comparé à sa grande demeure où sa fille s’exerce au piano. C’est d’ailleurs l’occasion pour Van Gogh de faire le portrait de cette dernière. Le cinéaste a bien fait attention à la disposition des meubles et des personnages afin que cela corresponde à l’œuvre qui a été faite dans la réalité :

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Van Gogh - Portrait de Marguerite Gachet
Van Gogh – Portrait de Marguerite Gachet
Van Gogh - Portrait du docteur Gachet avec branche de digitale
Van Gogh – Portrait du docteur Gachet avec branche de digitale

Encore une fois, le cinéaste a parfaitement restitué l’esprit de l’époque. Pour cela, aucune musique supplémentaire n’a été ajoutée en arrière-fond. Les musiques que l’on entend proviennent uniquement des personnages et des orchestres que l’on voit à l’écran, réalisme oblige. Cette volonté du cinéaste de coller à l’époque qu’il dépeint est également assez flagrante dans l’acoustique des pièces où se meuvent les personnages, que ce soit lors des discussions, où les paroles ont une résonance particulière dans les pièces d’une maison bourgeoise avec cinq mètres de plafond, ou bien à l’extérieur, avec les bruits lointains d’une joyeuse guinguette, ou bien l’arrivée d’un train en gare, là aussi grande innovation du XIXème siècle, et qui mit fin pour une bonne part à la civilisation du cheval. En plus du son, la composition des plans et de l’espace qui est filmé est également très soignée, on sent que le cinéaste et son équipe n’ont rien laissé au hasard : les fruits, les fleurs et les objets sont placés de telle manière que l’on a parfois l’impression de voir une nature morte dans le coin du cadre ou bien une banale scène de la vie quotidienne, saisissant sur le vif ce petit quelque chose qui peut caractériser toute une époque.

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