Le Parrain (1972, 1974, 1990) de Francis Ford Coppola

Cette trilogie, ce bloc de marbre finement ciselé mérite une place de choix dans l’histoire du cinéma, au vu de sa profondeur et de sa richesse dramatiques. Ce sont des films longs mais équilibrés, on n’a pas affaire à de grands films malades qui pètent plus haut que leur derrière. Et avoir réussi cela pour les trois opus relève du coup de maître. Car on revient de loin. Coppola dut batailler avec les producteurs afin d’imposer sa propre vision du premier volet de la trilogie, adapté du roman homonyme à succès de Mario Puzo, qui participa aux scénarios des trois films. Le résultat ? Un triomphe commercial, qui rapporta un million de dollars par jour le premier mois d’exploitation. Le deuxième volet fut une commande de la Paramount, qui voulut surfer sur ce succès. Les deux films ont chacun obtenu l’oscar du meilleur film. Marlon Brando et Robert de Niro ont, quant à eux, été récompensés pour leur prestation. Pour ce qui est du troisième volet, Coppola a avoué n’avoir accepté de le faire que pour le fric, afin d’éponger les quelque 12 millions de dollars de dettes qu’il avait cumulés suite à ses échecs commerciaux des années 1980. Mais n’empêche quelle conclusion ! Bien que le film soit un poil moins réussi que les deux premiers.

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Coppola s’est par la suite perdu dans le cinéma purement commercial en réalisant en 1992 le très, mais alors très surestimé Dracula, avec une mise en scène surchargée d’effets et boursouflée à mort, faisant perdre la profondeur de l’histoire ainsi que l’intérêt du spectateur pour les personnages, ce qui est quand même un comble pour un film censé adapter un livre où les personnages ont une place centrale. En lieu et place de ce film, il vaut mieux voir le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau, sorti en 1922. D’aucuns diront qu’il a pas mal vieilli, certes, mais il garde néanmoins sa force. Et bien que le film soit muet, on a bien plus d’intérêt pour les personnages que dans le Dracula de Coppola. Les scènes de terreur, notamment celles où Nosferatu sème la peste dans les villes où il passe, ont gardé toute leur force pour un film réalisé il y a presque un siècle ! Encore faut-il le regarder dans une qualité potable et non pas dans une de ces versions dégueulasses que l’on peut trouver sur le web, sur Youtube notamment, avec des musiques différentes selon les versions, ce qui a un impact fondamental sur l’impression que l’on en a, du fait du mutisme du film. Personnellement, j’ai pu le voir au cinéma dans une version restaurée, avec une musique qui distille subtilement le côté angoissant. En plus c’était dans une version couleur, c’est-à-dire que les restaurateurs se sont basés sur une pellicule noir et blanc mais sur laquelle chaque plan avait été retouché à la main, pour donner une couleur, une teinte qui s’éloigne du noir et blanc, pour aller par moments dans des couleurs sépia et un peu jaunissantes, mais sans que cela soit du Technicolor.

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En matière de films fantastiques, il vaut mieux voir le dernier film de Coppola, Twixt, sorti en 2012, où un écrivain un peu raté, joué avec une certaine pointe d’humour par Val Kilmer, se rend dans une petite bourgade des Etats-Unis pour la promotion de son dernier livre de sorcellerie. Il fait notamment la rencontre du fantôme d’Edgar Allan Poe et de celui d’une jeune fille aux dents de vampire, très bien jouée par la jeune Elle Fanning. C’est un film très personnel car Coppola y exorcise les drames familiaux qu’il a pu vivre, le film n’est donc pas dépourvu d’émotion.

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Après cette digression qui m’a permis de régler son compte une bonne fois pour toutes au Dracula de Coppola, j’en reviens à la trilogie Le Parrain, dans laquelle on suit les bonheurs et les malheurs (surtout les malheurs) de la famille Corleone. On y suit en particulier le parcours de Michael Corleone, joué par Al Pacino, personnage tragique par excellence, qu’on croirait sorti d’une pièce de Shakespeare. Son parcours est celui d’un homme qui n’a pas réussi à échapper à son milieu d’origine, à cette famille criminelle dont il vomissait les pratiques au début du premier volet, où on le voit rentrer du front à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et assister, en étant un peu en retrait, au mariage de sa sœur Connie Corleone.

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Car par la suite, les circonstances l’ont emporté au beau milieu de ce monde criminel, où il doit maintenant assumer le pouvoir et prendre la suite de son père Vito Corleone. Ce dernier, joué dans le premier volet par le très talentueux Marlon Brando, est un homme de plus en plus dépassé par son temps. Il tente de moraliser ses activités et de garder ses amis politiques en se limitant aux jeux d’argent et à la prostitution, mais sans franchir la frontière qui le plongerait dans le trafic de drogue, bref il a une certain idée de l’honneur, un peu à l’ancienne, c’est un homme de principes pour qui rien ne vaut les liens du sang. De loin ça aurait presque l’air d’un type bien. Cela le différencie de ses concurrents, plus jeunes, plus cyniques, plus téméraires, et qui voient dans ce refus du trafic de drogue un signe de faiblesse, faiblesse dont ils essaient de profiter pour l’enterrer une bonne fois pour toutes lui et la famille Corleone. Malheur aux has-been.

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Pour éviter que son père ne soit poussé dans la tombe, Michael commet un acte qui a pour lui-même valeur de rite initiatique et qui le fait plonger définitivement de l’autre côté de la légalité. Dans les trois films, il y a un meurtre initiatique à l’encontre d’une figure importante du crime, et qui entérine l’entrée d’un personnage dans les milieux mafieux : le double meurtre de Michael dans le premier volet, celui commis par son père quand celui-ci était jeune, et enfin celui commis par Andy Garcia dans le dernier volet. Voici deux extraits qui mettent chacun en scène un moment de vérité. On sent la gravité du moment dans la première scène rien qu’en voyant le regard de Michael, quand il revient à table après être allé aux toilettes :

Ces assassinats sont en général décidés dans l’atmosphère feutrée de la maison et du bureau du parrain, où se décident les basses œuvres de « la Famille ». Ambiance finement restituée par l’image et ce, dès la scène d’ouverture du premier volet, tout en clair-obscur, l’atmosphère pesante des discussions qui s’y déroulent est amplifiée par des mouvements de caméra très lents.

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Les invités entrent alors dans cette pièce avec respect, en faisant au « Parrain » les gestes de déférence qu’il convient de faire. Les scènes d’ouverture des trois films se déroulent lors de festivités religieuses, où une séparation très nette est marquée entre l’espace public, qui accueille les convives et où les plus éminentes personnalités du milieu sont en représentation, et d’autre part l’espace plus confiné des bureaux où on ose exposer et étaler les problèmes pour mieux les régler. En plus de parler du passage du temps, les trois films sont, à l’image de l’œuvre de Shakespeare, une grande réflexion sur le pouvoir, que ce soit dans la prise du pouvoir, dans son maintien, ou bien dans sa fin, avec notamment l’ambiance fin de règne du Parrain 3. Ce dernier film est marqué, d’une part, par la difficile rédemption de Michael, qui se rapproche de l’Eglise, bien qu’il en profite surtout pour faire des affaires avec la Banque du Vatican, ce qui fait couler beaucoup d’encre. Et d’autre part par sa tentative de prise de distance par rapport aux milieux mafieux traditionnels, pour aller vers ce que Michael exposait dans le premier volet à sa compagne, jouée par Diane Keaton, à savoir que le but est de faire en sorte que les affaires de la famille deviennent légales.

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Une tâche bien difficile, car Michael est sans cesse ramené aux basses combines mafieuses, le sang finissant par couler à flots. Car dans Le Parrain, les hommes tombent, et le plus souvent ils ne se relèvent pas. En plus des meurtres à caractère initiatique, il y a bien évidemment les grandes purges, bien utiles quand il faut couper le nœud gordien après une accumulation de tensions. Il s’agit alors de faire le ménage pour clarifier les choses et solder les comptes de la Famille. Voici une scène du premier volet qui montre, en montage alterné, la mise en œuvre des décisions prises « en haut », pendant que Michael assiste au baptême de son neveu :

Mais alors on peut se demander, où sont les flics ? Et bien ils sont très peu présents. Par exemple dans le premier volet l’un des seuls flics que l’on voit à l’écran est un flic corrompu, incarné par Sterling Hayden, et qui fait sa première apparition lors d’une nuit d’orage, en sortant de la pénombre, avant de frapper Michael au visage, sans motif légitime.

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Dans le deuxième volet, Michael se sert de ses appuis politiques pour se sortir de délicates séances d’auditions publiques portant sur ses activités criminelles. Kay, la femme de Michael, est quant à elle de plus en plus exaspérée par le caractère criminel des activités de son mari, il suffit de voir la tête qu’elle tire sur l’image qui suit, quand Michael doit répondre aux questions d’une commission sénatoriale :

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Le troisième film, quant à lui, achève de nous convaincre que le monde sera toujours aussi pourri, peut-être même davantage qu’avant. Dans les interviews, Coppola aimait présenter la mafia comme une métaphore de l’Amérique. Toutes deux se cachent derrière une façade de bienfaisance, mais en réalité elles n’hésitent pas à verser le sang pour protéger leurs intérêts et leur pouvoir et ce, dans le cadre d’un capitalisme sans freins, où la fin peut, plus que jamais, justifier les moyens les plus terribles, bref un capitalisme au carré. Pour illustrer cela, il suffit de voir avec quelle hypocrisie le personnage de Sollozzo dit, après avoir orchestré un attentat contre son rival : « Je n’aime pas la violence, je suis un businessman », mais au vu de son air sincère, on dirait qu’il y croit réellement.

On peut dire que Coppola et son équipe se sont quand même pas mal souciés du fait que le tout ait une certaine cohérence, qu’il y ait des connexions, des parallèles, notamment certains parallèles et similitudes de parcours entre Vito et son fils Michael, dans Le Parrain 2 surtout, où l’on suit la suite du parcours de Michael, à la fin des années 1950. Là encore les temps ont changé, comme il aime le répéter, mais contrairement à son père, il épouse cette fois-ci pleinement son temps. En témoigne le passage où des gangsters un peu grossiers, qui font tâche par rapport aux autres invités, viennent s’incruster dans les festivités qui ont lieu dans la propriété de Michael, qui regarde ces gens non sans mépris.

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Car dorénavant ce dernier fricote avec des sénateurs et autres grands pontes du monde légal, du « système » pour ainsi dire. On sert des petits fours et à boire aux flics et aux journalistes qui attendent devant la propriété, alors que dans le premier volet on crachait au sol devant eux. Michael veut que les Corleone policent leur image afin de devenir respectables. Il fait des affaires dans le Cuba du général Batista, qui a fait de son pays un terrain de jeu pour les mafieux. Ces derniers sont accueillis comme des ambassadeurs. Mais même en ayant déménagé pour s’installer dans une propriété au bord du lac Tahoe, dans le Nevada, Michael ne peut pas échapper aux vieux gangsters de New York avec qui il doit composer. Mais l’accumulation des problèmes redonne du poids aux solutions expéditives, dont Michael est de plus en plus coutumier. Celui-ci se révèle, derrière son aspect discret et bien élevé, glacial et impitoyable, il fait bien pire que son père, un meurtre en entraînant d’autres, il finit par s’enfoncer dans la solitude du pouvoir. Cet isolement progressif préfigurerait presque le rôle d’Al Pacino dans le Scarface (1983) de Brian de Palma, où il plongeait peu à peu dans la parano, s’isolant des autres dans sa villa ultra surveillée, vautré dans l’alcool et la cocaïne.

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Abandonné par ses proches qu’il fait fuir, on le voit errer dans sa demeure, d’un pas lent, tel un fantôme qui a peut-être un peut trop fait le ménage autour du lui. Le pouvoir devient alors une malédiction, il finit même par regretter, dans la troisième partie, d’avoir été craint mais pas aimé, contrairement à son père qui avait trouvé un équilibre entre les deux.

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Dans le deuxième volet, le parcours de Michael est justement mis en parallèle avec celui du jeune Vito Corleone, joué cette fois-ci par Robert de Niro, et qui, après avoir vu en Sicile toute sa famille se faire massacrer par la mafia, débarque à New York à Ellis Island, passage obligé pour accéder à la nation qui se prétend être celle de tous les possibles.

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Or ce film nous montre l’envers de cette promesse, car Vito s’intègre difficilement dans la communauté italienne de New York, qui vit dans un entre-soi apparent mais au sein duquel la solidarité ne peut être qu’intéressée. En fin de compte, la seule communauté qui vaille aux yeux de Vito est la famille. On en a la certitude quand on revoit cette scène assez émouvante où Vito discute avec Michael, il fait en quelque sorte le bilan de sa vie. Cette scène, une des meilleures du premier volet, marque le passage de témoin entre deux générations. En revanche l’extrait est en V.O. non sous-titrée, mais ça vaut la peine d’être vu, ne serait-ce que pour la prestation des acteurs :

Le vieux Vito Corleone du premier volet acquiert en retour encore plus de force et d’épaisseur quand on voit Le Parrain 2. En même temps il faut dire que Brando, De Niro mais également Pacino, sont tous les trois passés par la prestigieuse Actors Studio, qui permettait aux acteurs de perfectionner leur jeu, notamment grâce à ce qu’on appelait la « Méthode », qui valorisait l’improvisation afin de faire surgir l’émotion vraie. Les trois films sont une vraie galerie de portraits, on peut ressentir cela rien qu’en voyant les photos qui accompagnent cet article. Les personnages ont tous une certaine épaisseur, à commencer par Michael, le plus américain des Corleone, qui poursuit l’entreprise criminelle bâtie par son père quand celui-ci est arrivé en Amérique, non sans difficultés. Sans oublier Tom Hagen, un avocat joué par le très bon Robert Duvall. Ce dernier est le « Consigliere » de la famille Corleone, une sorte d’éminence grise, on peut le voir souffler un conseil à l’oreille de Michael sur la première image de l’article. Il y a également les frères de Michael, à commencer par Sonny, au tempérament bouillonnant et téméraire, tout le contraire de Fredo qui lui, paraît trop faible pour un tel milieu, bien qu’il tente de s’y affirmer, avec difficulté, ce qui nourrit son amertume à l’égard de Michael qui, dans l’extrait qui suit, exprime sa profonde déception à l’égard de son frère, avec son inoubliable baiser de vipère :

Ainsi donc, il faut au moins avoir vu une fois dans sa vie cette trilogie, dans laquelle on suit avec intérêt le destin de cette famille, intimement mêlée à l’histoire de l’Amérique au XXème siècle, elle est le miroir des logiques brutales qui sont à l’œuvre dans la société tout entière. Ce destin familial est accompagné par la musique de Nino Rota et de Carmine Coppola, le père du cinéaste. Ce dernier fait également jouer sa fille Sofia dans le troisième volet, avec une prestation néanmoins discutable voire franchement pas terrible, elle a ensuite été bien meilleure quand elle a réalisé ses propres films qui, jusqu’à aujourd’hui, sont plutôt réussis, on n’est pas loin du sans-faute. Bon en même temps avec un géniteur pareil fallait s’y attendre. Formellement, il y a une certaine cohérence entre les trois films, avec une sorte de classicisme assumé, sans fioritures, l’ambiance visuelle varie selon qu’on a affaire à une scène collective ou à une scène intimiste. Quant au montage, les fondus enchaînés et les fondus au noir sont utilisés intelligemment, pour marquer des parallèles et des rapprochements tout en faisant progresser efficacement le récit, sans lourdeurs narratives.

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Toutefois, cette volonté de faire des échos est peut-être un peu trop présente dans Le Parrain 3, le filon s’épuise un peu, mais ce dernier volet n’en reste pas moins un film de qualité. Pour finir en beauté, et c’est une offre que l’on ne peut pas refuser, voici la musique qui clôt majestueusement cette trilogie :

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