Francofonia, le Louvre sous l’Occupation (2015) d’Alexandre Sokourov

Alexandre Sokourov, après quatre années d’absence, revient avec Francofonia, une œuvre hybride mêlant fiction, images d’archives, réflexions de l’artiste sur l’œuvre qu’il est en train de créer ainsi que sur le sujet de son film, à savoir le Louvre à travers l’histoire, permettant ainsi au cinéaste d’élargir sa réflexion sur des thématiques universelles.

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Non seulement le cinéaste commente le film mais il apparaît aussi à l’image. On le voit alors en plein travail, seul, dans son bureau ou plutôt devrait-je dire dans son atelier, tout cela ayant un coté quelque peu artisanal, tel un peintre dans son atelier. Du reste, Alexandre Sokourov s’oriente vers une approche pédagogique, pour expliquer efficacement la situation de la France sous l’Occupation, tout cela s’accompagnant tantôt d’images d’archives ou alors de fiction afin de compléter son propos. Cette hybridation des genres est très stimulante, si bien qu’au bout d’un certain temps on est complètement subjugué, happé par le film. Les différents procédés et techniques utilisés par le cinéaste, l’utilisation judicieuse des drones notamment, donnent une réelle fraîcheur à cet exercice de style très réussi. Le cinéaste va même jusqu’à intervenir en personne dans les scènes fictives du film, en posant des questions aux personnages, qui regardent alors la caméra, hébétés, notamment dans cette scène assez drôle où le cinéaste propose au directeur du Louvre et au comte nazi spécialiste d’art de leur dévoiler la suite de l’histoire, à savoir l’effondrement du nazisme et de l’Europe allemande.

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Le cinéaste en profite pour exprimer son amour pour ce qu’Alain Finkielkraut aime à nommer « la modalité française de la civilisation européenne». Après avoir glosé sur la culture européenne et quelques-uns de ses plus éminents représentants, il nous présente le Louvre comme une sorte de signe distinctif de la France, témoin de l’histoire de ce vieux pays et de sa capitale. On peut dire qu’il est à la France ce que l’Ermitage est à la Russie. Ce dernier musée était d’ailleurs le sujet d’un autre film du cinéaste, L’Arche russe, sorti en 2002, et qui constituait un véritable tour de force technique et formel, avec un unique plan-séquence d’1h35, qui nous faisait suivre un diplomate français perdu dans le palais d’Hiver, revisitant deux siècles d’histoire russe, apercevant notamment Catherine II prise d’une envie pressante, puis plus tard Nicolas II avec sa famille, dans une ambiance fin de règne préfigurant la fin de l’aristocratie russe face à l’avènement des masses, avant d’arriver dans une pièce où des touristes des années 2000 sont surpris de voir cet aristocrate habillé de manière anachronique.

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Dans Francofonia, le cinéaste se concentre surtout sur la période de l’Occupation, en rappelant bien la réalité de cette sorte de passivité d’une majorité de Français, qui se résignèrent alors à la présence de l’occupant et à l’avènement du régime contre-révolutionnaire de Vichy. Dans ce contexte désastreux, les figures de Napoléon et de Marianne errent, seules, telles des fantômes, dans les couloirs d’un Louvre sombre, vide, abandonné et dont nombre d’œuvres ont été évacuées plus au Sud. Ces deux personnages, symboles d’une France autrefois triomphante voire arrogante, sont quelque peu tournés en dérision, surtout Napoléon avec qui le cinéaste russe n’est pas très tendre, le dépeignant comme une sorte d’égocentrique complètement ridicule et, d’une certaine manière, inquiétant. Bien que le cinéaste ne fasse pas de rapprochement explicite entre les conquêtes napoléoniennes et l’entreprise de colonisation de l’Europe menée par Hitler, on peut néanmoins ressentir quelque ambiguïté de la part du cinéaste sur ce point. Quant à Marianne, elle ne fait que murmurer inlassablement Liberté, Égalité, Fraternité, comme si cette devise n’avait plus aucun sens.

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On en arrive alors au cœur de l’intrigue, à savoir la mise en place d’une véritable collaboration entre le Louvre, représenté par son directeur, en proie à une véritable crise morale dans l’exercice de son métier, et le régime nazi à travers un aristocrate allemand, plutôt affable et compréhensif, tranchant quelque peu avec l’archétype du nazi conquérant. Lui aussi doit faire face à un choix cornélien : obéir à sa hiérarchie, pour laquelle il ne témoigne guère de zèle, ou bien rester fidèle à ses convictions en tant que spécialiste d’art et donc, tenter de retarder l’envoi et le transport des œuvres en Allemagne, d’autant plus que, comme Alexandre Sokourov le suggère à travers le périlleux voyage en mer que son ami effectue pour acheminer des œuvres de l’autre côté de l’Atlantique, ce type de transport peut conduire à la perte définitive de ce patrimoine. On a d’une part cette vision utilitariste d’un art servant la propagande du régime hitlérien et de l’autre, un point de vue de sincères amateurs érudits, tant de la part du directeur du Louvre que du comte nazi. Bien évidemment, ces deux positions ne sont guère conciliables. Mais Alexandre Sokourov veut nous montrer que lorsque les œuvres d’art se retrouvent, du fait des aléas de l’histoire, dans une situation précaire et risquée, il  reste toujours des amateurs qui, poussés par leur passion, par leur peur de perdre, de laisser détruire ces témoignages du passé, développent des stratagèmes pour échapper à la rapacité d’une logique purement utilitariste et possessive, permettant ainsi d’assurer la protection de cet héritage et la transmission de celui-ci aux générations futures.

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