Mia Madre (2015) de Nanni Moretti

Après Habemus Papam, Nanni Moretti retourne à une veine plus intimiste avec Mia Madre, un film très sobre et empreint d’un certain classicisme, qui peut faire penser à certains films de Clint Eastwood dans lesquels ce dernier se concentrait en particulier sur les sentiments et les relations entre les personnages. Car Nanni Moretti aime les personnages de son film et ça se voit. Il nous montre avec beaucoup de subtilité et de sensibilité la manière dont un frère et une sœur reçoivent et endurent la nouvelle de la mort prochaine de leur mère.

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L’autre réussite du film est la formidable réflexion déployée par Nanni Moretti, à travers le personnage joué par Margherita Buy, sur le travail de cinéaste, qui est bien évidemment influencé par les expériences et les drames vécus par le cinéaste, qu’ils soient collectifs, avec notamment le sujet du tournage mené par la cinéaste et qui n’est autre qu’un constat de l’impact de la crise économique sur le tissu industriel italien, ou bien personnels, avec la perte d’un parent. Ce dernier sujet n’a pas été choisi par hasard puisque Nanni Moretti a perdu sa mère durant le montage d’Habemus Papam. Selon ses dires, l’idée de faire un film à partir de ce drame personnel lui est venue très rapidement à l’esprit. Pour lui, l’émotion joue le plus souvent un rôle d’impulsion première dans sa création.

Le personnage de la cinéaste engagée, dont on peut être sûr qu’il fut en grande partie inspiré de la personnalité de Nanni Moretti, tente de boucler un tournage chaotique, ce qui est assez banal comme sentiment. Dans la réalité on entend régulièrement dans les entretiens les cinéastes affirmer que la phase de tournage est le moment qu’ils détestent le plus. En effet, le film nous montre à quel point il est difficile pour la cinéaste de faire triompher sa propre vision du film qu’elle est en train de tourner. Chacun de ses collaborateurs tente, de manière plus ou moins insidieuse, d’influencer la cinéaste sur la teneur de son film, qui échappe alors quelque peu à cette dernière. En retour, les tentatives d’influence et les propositions, que ce soient celles du chef opérateur, du dialoguiste ou bien de l’acteur principal, qui est joué par John Turturro, se voient opposer une fin de non recevoir de la part de la cinéaste, qui reprend alors la maîtrise de sa création de manière quelque peu dictatoriale, et donc, de manière infantilisante à l’égard des acteurs, suivant d’une certaine manière la boutade d’Hitchcock qui disait des acteurs qu’ils doivent être traités comme du bétail. Seulement voilà, tout le monde n’a pas l’autorité respectée d’un Hitchcock ou d’un Kubrick. Ce dernier, cité à plusieurs reprises en référence, avait en effet la réputation, du fait de son perfectionnisme délirant, d’être parfois très dur avec les acteurs afin que ceux-ci donnent le meilleur d’eux-mêmes. La cinéaste du film de Nanni Moretti tente, elle, de diriger, d’encadrer un acteur principal turbulent, quelque peu imbu de lui-même et se reposant beaucoup trop sur ses lauriers. Il se targue même d’avoir travaillé pour Kubrick. Il donne alors à la cinéaste une prestation lourdingue, caricaturale, bref il en fait des tonnes. Pourtant, hors du tournage, bien qu’il soit aussi fantasque que dans son jeu d’acteur, il ne cesse de se référer aux plus grands : Kubrick, Welles, Fellini, Rossellini, … Est-ce là l’expression d’une peur de Nanni Moretti quant à son propre talent, une peur de ne pas être à la hauteur, comme le pape d’Habemus Papam ?

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Ce tournage est rendu d’autant plus difficile du fait des drames personnels traversés par la personne censée contrôler et maîtriser la réalisation du film. Le frère et la sœur sont tous deux affectés par l’état de santé de leur mère, qui est en train de mourir. Ils sont en particulier affectés dans leur propre travail, le personnage incarné par Nanni Moretti mettant d’abord entre parenthèse sa vie professionnelle pour veiller sur sa mère, puis va jusqu’à remettre en cause sa carrière, sur laquelle le spectateur ne se voit donner aucune information, comme si ce n’était pas nécessaire. Nanni Moretti semble plutôt assister et d’une certaine façon revivre, comme un simple spectateur, calmement, au drame de la mort de sa mère tout en assistant, d’une certaine façon, au film qu’il est en train de créer.

Ce sentiment d’imminence de la disparition d’un être cher ébranle tout autant la sœur de ce personnage. Cette perspective angoissante vient s’ajouter au tournage infernal qu’elle tente de boucler, laissant de côté, à certain moments, toute idée de self-control. Suite à une inondation chez elle, ce sera finalement dans l’appartement de sa mère qu’elle se réfugiera. Un appartement qui semble témoigner d’une vie consacrée à la recherche universitaire, en tant que latiniste. Ce retour aux origines fait bien évidemment écho à la chanson de Jarvis Cocker intitulée Baby’s coming back to me, qui vient alors souligner l’aspect déchirant de ce drame : un lien pourtant solide se rompt avec la mort.

On retrouve alors les thèmes classiques de la filiation et de la transmission, avec cette mère mourante qui semble avoir tout fait pour pousser sa petite-fille à étudier le latin. Cette dernière ne semble guère enchantée par cela. Que ce soit dans la relation entre la mère malade et sa fille ou entre celle-ci et sa propre fille, on voit dans les deux cas que la fille finit par échapper à la mère, à son emprise, en témoigne cette scène où la cinéaste semble vexée que sa fille ne lui ait pas confié à elle en particulier son histoire d’amour d’adolescente mais à sa grand-mère.

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Plus globalement, ce film est traversé par une certaine idée de déstructuration, de délitement, de complexification des choses, notamment dans les relations entre les gens et dont l’exemple le plus éclatant est la vie compliquée de la cinéaste, que ce soit dans sa vie amoureuse, avec un amant qu’elle largue dès le début du film pour mieux se concentrer sur son tournage, mais aussi dans sa relation avec sa fille ou alors dans ses rapports parfois difficiles, pour ne pas dire volcaniques, avec ses collaborateurs. Il s’agit également d’un délitement plus global avec le marasme économique et le crépuscule de la classe ouvrière, mais au final il s’agit surtout d’un déchirement plus intime avec la perte de la mère, figure structurée et structurante. Et c’est peut-être là l’aspect le plus touchant du film car le sujet de celui-ci peut, au fond, tous nous concerner, chacun peut se reconnaître dans cette histoire.

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