Le Fils de Saul (2015) de László Nemes

Auschwitz – Birkenau, octobre 1944. C’est au cœur de la machine de mort hitlérienne que se déroule Le Fils de Saul, premier long métrage du hongrois László Nemes, un film à l’ambiance particulièrement poisseuse, tourmentant l’esprit bien au-delà du visionnage.

La caméra de László Nemes saisit l’horreur au plus près des chambres à gaz, où les sonderkommandos – des prisonniers bénéficiant d’un statut et d’un traitement à part – assistent les SS dans la mise en œuvre de la Solution finale. Le jeune Saul est l’un d’entre eux. Son visage pâle et fatigué, ses yeux cernés et son regard rempli de peur contenue témoignent de la certitude de ce dernier quant à son sort final, du calvaire vécu et de l’effroi face à la vision de quelque chose d’indicible.

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C’est d’abord à travers l’expression faciale de Saul que László Nemes nous fait ressentir un certain malaise face à une mécanique si implacable, industrielle : on est en octobre 1944 et l’extermination s’accélère, les convois se succèdent et déchargent chaque jour des milliers d’individus, comme du bétail. Les SS gazent jours et nuit les nouveaux arrivants, dès leur descente du train. Contrairement à ces derniers, les sonderkommandos savent parfaitement qu’ils seront tués dans les dix minutes, raison pour laquelle on les surnomme « porteurs de secrets ». Après plusieurs semaines de besogne leur mort sera donc d’autant plus nécessaire du point de vue des nazis. Les SS, soucieux de parfaire le subterfuge, peaufinent les détails dans les vestiaires en abreuvant ces malheureux de promesses de travail et de salaire, alors que les sonderkommandos se préparent à trier leurs vêtements et effets personnels une fois les portes du piège fermées. On n’avait pas vu de scènes aussi dérangeantes sur ce sujet depuis la scène de La liste de Schindler où des femmes cheminaient, étape par étape, vers une mort que le spectateur, connaissant la fin de l’histoire, croit inéluctable. Ce suspense entretenu a beaucoup été critiqué et jugé malsain à la sortie du film en 1994. Le fils de Saul n’y a pas non plus échappé, avec notamment la une de Libération qui titrait : « Le Fils de Saul, Auschwitz en spectacle ? ». László Nemes a, selon ses dires, voulu rompre avec une vision d’après-guerre sur la Shoah pour mieux nous plonger, directement, organiquement, dans l’enfer des chambres à gaz. Bref, une démarche audacieuse.

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László Nemes, et c’est tout à son honneur, évite l’écueil du voyeurisme morbide en filmant les visages plutôt que ce que les personnages voient : notamment cette scène aux fours crématoires où Saul regarde avec consternation un autre sonderkommando s’appliquant à la besogne avec une effroyable habileté, l’horreur se déroulant en grande partie hors-champ. L’arrière-plan est tantôt flouté, pour mieux faire ressortir les visages, ou alors il laisse passer, dans l’angle de l’image un instantané d’horreur : une pile de cadavres après un gazage, un médecin SS achevant un enfant survivant, et dont la blouse blanche par-dessus l’uniforme rend d’autant plus effrayant. Prétendant que cet enfant est son fils, Saul tente alors d’ultimes audaces et prises de risques pour accomplir, avant d’être gazé à son tour, un geste ayant un tant soit peu d’humanité là où celle-ci est abolie, à savoir enterrer cette dépouille conformément à la religion juive. Dans cette antichambre de la mort, d’autres sonderkommando tentent, de diverses manières, de donner un sens à leurs dernières actions : par le témoignage en prenant des photos ou en cachant des écrits sur les camps, ou alors en finissant de manière éclatante, par un ultime sursaut de résistance face à l’ineffable.

En effet, les sonderkommandos ne commentent guère ce qui relève de la mécanique d’extermination : il n’y a rien à dire, aller là-bas et voir suffit. Du reste, ces hommes ne sont guère fraternels entre eux. Comme le soulignait Alain Resnais dans Nuit et brouillard, la vie dans les camps finit par s’organiser, des hiérarchies se reforment et des tensions adviennent. Saul est tiraillé entre sa quête individuelle, surtout symbolique au final, et sa participation, un peu malgré lui, à la sédition qui se trame. Malgré les efforts fournis pour laisser des témoignages, la notion d’avenir semble abolie, tout comme le passé, que les sonderkommandos n’abordent jamais dans leurs conversations, qui sont le plus souvent, intéressées. Comme le dit Laszlo Nemes, « les sonderkommandos n’ont plus de passé, mais seulement un présent ». Ces derniers semblent en effet uniquement obnubilés par des actions de très court terme. Le temps presse… Cette ambiance de mort à tous les instants, avec cet aspect crasseux, dégueulasse, entretenu par la photographie du film nous rappelle quelque peu Requiem pour un massacre (Come and See) d’Elem Klimov, qui fut l’une des sources d’inspiration de László Nemes. Ce dernier a d’ailleurs rencontré le chef opérateur de ce film dans lequel la guerre d’extermination menée en Europe de l’Est nous était montrée dans toute sa crudité.

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Bien qu’il n’y ait pas de musique, le son joue un rôle majeur dans l’expression de l’horreur comme lors de la scène des fosses mais surtout lors de la scène d’introduction, où une ambiance calme et bucolique est soudainement brisée par une immense cacophonie de camions, de tirs isolés, de pieds nus marchant sur le béton et enfin le bruit des mains tapant de l’intérieur d’une chambre à gaz.

Pas de musique, pas trop de mots mais plutôt des regards et des sons, voilà la formule utilisée tout au long du film. Une formule qui fonctionne de par l’ambiance recréée et le malaise suscité chez le spectateur normalement constitué. Toutefois cette formule, notamment la combinaison plans sur les visages et arrière-plan flou, s’essouffle quelque peu et aurait peut-être mérité d’être plus étoffée et moins répétitive bien que l’on puisse ressentir, d’un autre côté, que le réalisateur a voulu exprimer quelque chose avec cet effet de répétition : une routine mortifère qui semble impossible à arrêter. Mais ce film demeure globalement remarquable, notamment de par le travail effectué sur le son, qui s’accorde subtilement avec les suggestions visuelles qui ne tombent heureusement pas dans le voyeurisme où l’émotion à tout va, laissant ainsi à l’imagination, à l’intelligence du spectateur le soin de reconstituer le reste, rendant d’autant plus marquante l’immersion dans cet enfer.

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